Une opinion de Francis Briquemont, Lieutenant Général (e.r.).

C’est la volonté déclarée d’Ursula von der Leyen que nous appuyons. À cette fin, elle devra cependant lever le tabou de l’Otan actuelle. Ni vassale des États-Unis, ni faible face à la Chine, ni en conflit permanent avec la Russie, tel doit être le destin de l’UE.

"Il est temps de cesser de faire comme si l’Europe et les États-Unis partageaient la même vision du monde, ou même s’ils vivaient sur une même planète". Robert Kagan, politologue américain (1)

Au lendemain de sa désignation comme patronne de la future Commission européenne, Ursula von der Leyen déclarait qu’elle souhaitait conduire une Commission géopolitique. Au moment où Emmanuel Macron affirme que "l’Europe disparaîtra si elle ne se pense pas comme puissance mondiale", que "l’Otan est en état de mort cérébrale", alors que Donald Trump qualifiait déjà celle-ci d’"obsolète" dès son arrivée à la présidence des États-Unis, on ne peut qu’encourager l’ambition d’Ursula von der Leyen de voir l’UE s’occuper enfin de "sa" géopolitique.

Prendre son destin en mains

Difficile de savoir ce que cela signifie pour elle, car elle ne s’est pas encore exprimée à ce sujet, mais pour Emmanuel Macron, "se penser comme puissance mondiale" implique de prendre son destin en mains comme communauté européenne face à tous les défis de ce XXIe siècle (climatique, démographique, économique et social, sécuritaire) et ce, en tenant compte de la stratégie de Donald Trump : "America First" - en fait une constante depuis 1945 - ; de l’émergence d’une Chine de plus en plus mondiale avec sa stratégie des nouvelles "routes de la soie" et, demain, de la naissance ou renaissance d’autres grandes "ambitions" (Russie, Inde, Asie du Sud-Est, Amérique du Sud…).

Prendre son destin en mains pour l’UE, c’est définir "sa" stratégie, c’est-à-dire "son" pouvoir de décision dans tous les domaines où elle doit défendre "ses" intérêts, qui comprennent "sa" défense et "sa" sécurité. Car comme le disait si bien l’ambassadeur F. Van Daele : "Si vous n’avez pas la capacité militaire, l’autorité avec laquelle vous parlez est amoindrie." (2)

Faire le point

Comment décrire la situation géopolitique de l’UE aujourd’hui ?

1) Commandant de la Forpronu (force de protection des Nations unies) en Bosnie en 1993, j’avais pu constater - hélas ! - l’inexistence de l’Europe sur le plan politique et militaire. C’est toujours le cas même si, depuis lors, a été désigné un haut représentant de l’UE pour les Affaires étrangères, et ont été inventées des missions dites "Petersberg" pour faire croire que l’UE était à même de faire quelque chose de significatif sur le plan militaire.

2) À part elle-même, les plus grands adversaires de la création d’une Europe politique solide sont les États-Unis. Dès 1942 (!) le géopoliticien américain Nikolas Spykman écrivait : "Une Europe fédérale unie deviendrait si forte qu’elle mettrait en danger notre mainmise sur l’Atlantique et notre position dominante dans le monde occidental". (3) Les États-Unis ont rencontré peu de difficultés pour réaliser cet objectif.

3) En effet, après 1945, les Américains sont devenus logiquement et… heureusement, d’ailleurs, les protecteurs d’une Europe de l’Ouest épuisée par le conflit 40-45, et confrontée à la création d’un empire soviétique communiste menaçant. Si, à ce moment, Winston Churchill a bien prôné la mise sur pied d’une défense européenne, il a exclu cependant que la Grande Bretagne en fasse partie, car il privilégiait une grande alliance de celle-ci avec les USA.(4) La France, quant à elle, engluée dans les guerres d’Indochine puis d’Algérie, a rejeté la CED (Communauté européenne de défense) en 1954, CED qui, de toute façon, n’aurait été qu’un élément au sein de l’Otan mis sur pied en 1949.

4) Le Marché Commun créé en 1957 ne s’est jamais préoccupé des problèmes de défense mais il est quand même utile de rappeler que de Gaulle, revenu au pouvoir en 1958 et en pleine guerre froide - autrement plus froide que la gesticulation actuelle anti-Russie - a sorti la France de l’Otan militaire en 1966. Fort de son expérience douloureuse de la guerre 40-45, et conscient de ses échecs sur le plan européen (celui du traité franco-allemand de 1963, réduit à rien sur le plan de la défense par le parlement allemand) il en a conclu que si la France voulait garder une certaine influence dans le monde et la maîtrise de ses décisions, elle devait disposer de sa propre force nucléaire de dissuasion, réalisée de 1960 à 1968. Il a ainsi "sanctuarisé" la France et défini une stratégie qui peut être synthétisée par : France, maîtresse de ses décisions, alliée des États-Unis, oui ; vassale de ceux-ci, non. Emmanuel Macron est l’héritier de cette stratégie. Il est peut-être étrange de le voir plaider avec autant de vigueur le renforcement et l’autonomie de la défense européenne ainsi que la nécessité pour l’UE de se "penser puissance mondiale" alors que la France est l’État continental le plus sécurisé de l’UE. Il se rappelle peut-être aussi que François Mitterrand disait que la grandeur de la France passait par celle de l’Europe ; mais… n’est-il pas un peu seul à le dire aujourd’hui ? Bref, les États de l’UE, sauf la France, se sont contentés de voir leur défense et leur sécurité confiées à l’Otan, dominée par les États-Unis, et ont donc renoncé à toute indépendance stratégique.

L’UE, vassale des États-Unis ?

Le traité de l’Otan - dans sa forme actuelle - est devenu d’un coup "obsolète" le jour de la chute du mur de Berlin en 1989. Ce jour-là, la Russie, humiliée, écrasée suite à l’échec total du système communiste, a cessé d’être une menace pour les Européens. Avec ses 150 millions d’habitants, une démographie en berne et de nombreux défis à relever, elle essaie depuis 2000, sous l’autorité de Vladimir Poutine, de (re)devenir une grande puissance, forte de son arsenal qui la sanctuarise et, plus encore, de ses immenses ressources naturelles. Mais entre 1990 et 2000, les responsables politiques européens n’ont pas été capables ou, plutôt, n’ont même pas osé dire aux Américains que c’était à eux dorénavant de discuter et débattre avec cette Russie chancelante, pour l’encourager à revenir au sein d’une Europe dont elle fait partie à part entière et, surtout, d’une Europe en "paix" de l’Atlantique à l’Oural.

Le chancelier Kohl a magnifiquement gagné sa bataille pour la réunification de son pays avec l’aide inespérée de Gorbatchev, mais il n’a pu imposer à l’Otan et… à l’UE d’ailleurs, l’idée que l’Otan ne pouvait pas s’étendre au-delà des limites de l’ancienne RDA. Cela aurait été pourtant de la vraie géopolitique "européenne". Sur ce plan, que d’erreurs commises par l’UE depuis 1989 !

Madame von der Leyen, en fonction à Cologne, j’ai vécu la réunification de votre pays. J’en ai été très heureux car pour moi, elle était synonyme de paix en Europe. Vous avez l’ambition de conduire une commission géopolitique ; comment ne pas soutenir votre projet ! J’ai quand même été consterné d’entendre la chancelière Merkel dire, en réaction aux propos d’Emmanuel Macron, que l’Otan restait la pierre angulaire de la sécurité en Europe. C’est une option pour beaucoup car elle dispense d’imaginer autre chose ; mais cela veut dire que dans cette hypothèse, l’UE ne se pensera jamais comme puissance mondiale et qu’elle restera "vassale" des États-Unis, "faible" face à la Chine et, plus grave encore pour nous Européens, en "conflit" permanent avec la Russie. Madame, bonne chance, mais j’ai la conviction que si vous voulez faire de la géopolitique à l’UE vous devrez, un jour ou l’autre, lever le "tabou" de l’Otan actuelle.

(1) : Première phrase du livre "La Puissance et la Faiblesse", 2003

(2) : "La Libre" du 29 septembre 2019

(3) : Cité par R.D. Kaplan dans "La Revanche de la géographie" - Éditions Toucan - 2014, 168 pp.

(4) : J. Charmley : "Churchill’s Grand Alliance", Éditions Hodderen Stroughton. 1995