Une opinion de Bernard Snoy, Président de l’association “Robert Triffin International” (RTI), ancien administrateur de la Banque mondiale.

Les réunions de printemps du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale, qui se sont tenues - sur un mode virtuel - la semaine dernière, ont abouti, de manière inespérée, à un ensemble de résolutions (1) qui, si elles sont mises en œuvre, pourraient augurer d’une nouvelle ère dans la gestion multilatérale des grands défis de la communauté internationale.

- Consensus sur le financement du mécanisme Covax de l’OMS, reflétant une prise de conscience que nous ne serons véritablement à l’abri du Covid-19 et de ses variantes que lorsque les niveaux de vaccination auront atteint un seuil critique tant au sud qu’au nord de la planète.

- Coordination, à travers le Plan d’action du G20, des programmes de relance, qui seront maintenus aussi longtemps que nécessaire. Personne ne veut répéter l’erreur d’un retour trop rapide à l’austérité budgétaire comme ce fut le cas en Europe après la grande crise financière de 2008.

- Mise à l’honneur des investissements publics pour la santé, l’éducation, les infrastructures et la lutte contre la pauvreté.

- Volonté d’aboutir, pour la réunion du G20 à Venise en juillet, à un accord sur un niveau minimum d’imposition des bénéfices des entreprises et sur un système de taxation des bénéfices des géants technologiques (les Gafam) : ceci permettrait de contrer la concurrence fiscale délétère, qui alimente les inégalités et le populisme.

- Prolongation jusqu’à la fin de 2021 de l’Initiative de suspension du service de la dette des pays à faible revenu à l’égard de leurs créanciers bilatéraux (Club de Paris) et élargissement des conditions de l’Accord-Cadre sur la restructuration des dettes de ces pays, combiné à l’engagement des institutions de Bretton Woods d’augmenter leurs financements aux pays en difficulté.

- Allocation de Droits de tirage spéciaux (DTS), équivalente à 650 milliards de dollars, permettant aux États membres du FMI, en particulier aux pays en développement, d’accroître leurs réserves de change. L’allocation précédente, pour 250 milliards de dollars, décidée au Sommet de Londres en mars 2009, avait constitué un tournant psychologique dans la gestion de la crise de 2008.

Défis énormes

Toutes ces résolutions vont dans la bonne direction. Elles n’auraient sans doute pas pu voir le jour sans le départ du président Trump, ennemi déclaré du multilatéralisme, et l’avènement du président Biden, remarquablement proactif dans ses 100 premiers jours de présidence. Néanmoins, les défis restent énormes et des initiatives complémentaires et plus ambitieuses seront nécessaires. C’est particulièrement le cas pour deux dossiers :

1. La nouvelle crise du surendettement : l’endettement des pays en développement, non seulement des pays à faible revenu mais aussi d’une série de pays émergents, particulièrement en Amérique latine, a atteint à nouveau des niveaux qui, comme dans les années 1980, vont demander des sacrifices aux créanciers nettement supérieurs à ce qui est envisagé actuellement. Ce nouveau surendettement a pour cause notamment l’augmentation de dépenses de santé, la baisse de recettes d’exportations et du tourisme et des envois de fonds. En outre, ces pays, souvent endettés en dollars, sont menacés par une remontée éventuelle des taux d’intérêt aux États-Unis et une fuite des capitaux. Leur retour à la santé, tant au sens économique que médical, est dans l’intérêt de tous. Il ne faut pas qu’ils aient à choisir entre le service de leurs dettes et la satisfaction de leurs besoins essentiels. Une suspension ou un simple rééchelonnement des paiements ne suffira pas. Il faudra envisager de véritables restructurations de dettes, auxquelles devront participer créanciers publics et privés, sans oublier la Chine, qui représente un tiers de l’endettement de l’Afrique avec des conditions souvent opaques et onéreuses. Les institutions de Bretton Woods sont les mieux positionnées pour distinguer problèmes de liquidité et problèmes de solvabilité et orchestrer ces restructurations avec une conditionnalité appropriée.

2. Faire de l’allocation de DTS un levier pour des réformes systémiques : créé en 1969 par le premier amendement aux statuts du FMI, le DTS était supposé devenir à terme le principal instrument de réserve du système monétaire international, émis par le FMI en fonction des besoins de liquidités au niveau mondial ; dans les faits, en raison de l’obstruction principalement des États-Unis, il n’a jamais joué qu’un rôle marginal et l’espoir de l’économiste belgo-américain Robert Triffin (1911-1993) de le voir supplanter le dollar et devenir une véritable monnaie multilatérale gérée par le FMI, transformé en banque centrale des banques centrales, ne s’est pas réalisé.

Accord de principe

Néanmoins, la nouvelle allocation de DTS pourrait faire bouger les lignes. Certes, comme elle se réalise au prorata des quotas des pays membres, une portion limitée sera attribuée aux pays en développement qui en ont le plus besoin. Mais le G20 a donné son accord de principe à un mécanisme qui, sous les auspices du FMI, permettrait aux pays industrialisés qui n’en ont pas besoin de prêter leurs DTS aux pays en difficulté. Un effet multiplicateur pourrait être atteint en mettant les DTS à la disposition des mécanismes régionaux de coopération monétaire. Les pays africains, notamment, pourraient renforcer leur position de négociation face à leurs créanciers en créant un Fonds monétaire africain, géré par les banques centrales africaines, rassemblant une partie de leurs réserves de change, à qui le FMI pourrait mettre à disposition les DTS non utilisés des pays industrialisés(2). Ainsi de fil en aiguille, cette allocation inespérée de DTS pourrait mettre en branle une nouvelle vague de multilatéralisme et, qui sait, un jour la véritable réforme du système monétaire international attendue depuis l’effondrement du système de Bretton Woods il y a 50 ans (3).

(1) Voir les communiqués de presse de la présidence italienne du G20, du Comité du développement et du Comité international monétaire et financier et la Conférence de presse du 7 avril de Madame Kristalina Georgieva, directrice générale du FMI.

(2) Dominique de Rambures, Alfonso Iozzo, Annamaria Viterbo, "A Safety Net for Africa : towards an African Monetary Fund ?" 2020, voir site www.triffininternational.eu

(3) Robert Triffin International Association, "Using the Special Drawing Rights (SDR) as a lever to reform the international monetary system", 2014, www.triffininternational.eu

Le titre et les intertitres sont de la rédaction. Titre original : "Une nouvelle chance pour le multilatéralisme ?"