Une opinion de Gérard Degrez, Doyen de l'École polytechnique de Bruxelles. 

Depuis de très nombreuses années, on déplore des taux d’échec très élevés (et qui n’ont pas tendance à diminuer) en première année de l’enseignement supérieur, que ce soit à l’université ou en haute école, ce qui constitue non seulement un gaspillage de moyens publics mais aussi une expérience souvent traumatisante pour les étudiants concernés.

Plusieurs raisons peuvent expliquer ces échecs : état de préparation inadéquat pour les études choisies, mauvaise orientation en raison d’une méconnaissance du contenu réel des études choisies. Pour s’exprimer de manière imagée, la hauteur de la marche entre l’enseignement secondaire et l’enseignement supérieur est telle que beaucoup trébuchent.

Pour remédier à cet état de choses, une source d’inspiration intéressante me semble être l’exemple québécois. Créés à la fin des années 60, les collèges d’enseignement général et professionnel (Cegep) sont des établissements d’enseignement qui assurent d’une part des formations générales préuniversitaires de deux ans menant aux études universitaires (qui s’insèrent donc entre l’enseignement secondaire et l’enseignement universitaire) et, d’autre part, des formations supérieures professionnelles (en général de trois ans). L’enseignement secondaire compte cinq années et les programmes universitaires comptent également une année de moins qu’en Belgique francophone, ces deux années étant remplacées, pour ceux et celles qui s’orientent vers l’enseignement universitaire (supérieur de type long), par les deux années de formation préuniversitaire du Cegep.

Cette organisation offre à mon estime de nombreux avantages. D’abord, pour reprendre l’image employée précédemment, elle introduit une marche intermédiaire entre le secondaire et l’université, ce qui facilite grandement l’adaptation des étudiants.

Ensuite, les programmes de formation préuniversitaire sont en nombre limité et de ce fait assez polyvalents, ce qui permet de différer le choix de l’orientation spécialisée. Enfin, si les programmes du Cegep sont accessibles de droit à tous les détenteurs du diplôme d’enseignement secondaire, l’accès aux programmes universitaires dépend des résultats obtenus dans la formation préuniversitaire du Cegep. Les universités s’assurent ainsi du degré de préparation adéquat des étudiants admis, ce qui réduit considérablement le taux d’échec à l’université et les traumatismes que ces échecs entraînent.

Après s’être convaincu des avantages de ce type d’organisation de l’enseignement supérieur, la question se pose de sa transposition en Belgique francophone. La bonne nouvelle est qu’il n’est nul besoin de créer de nouvelles institutions pour ce faire, il suffit de confier aux hautes écoles la mission dévolue aux Cegep au Québec. Cela présenterait également plusieurs avantages. D’une part, il existe un réseau étendu de hautes écoles qui pourraient ainsi assurer une offre de formations préuniversitaires de proximité, un aspect essentiel pour réduire les barrières sociales à l’accès aux formations. D’autre part, cela permettrait de clarifier les rôles respectifs des hautes écoles et des universités et de dissiper la confusion qui existe à l’heure actuelle : aux hautes écoles la formation préuniversitaire et les formations professionnelles (de type court), aux universités (toutes) les formations supérieures de type long.

Nul doute qu’une telle proposition entraîne de très nombreuses résistances de tous les acteurs concernés, enseignement secondaire, hautes écoles et universités. Mais je suis profondément convaincu de ce qu’elle permettrait de remédier au fléau que constitue le niveau inacceptable des échecs dans l’enseignement supérieur.