Opinions

Un scénario fiction de Maroussia Klep, citoyenne.

Nous sommes en 2034. L’Union européenne n’a pas résisté aux pressions populistes et aux mouvements euro-sceptiques. Quand la population a compris ce qui se passait, il était déjà trop tard. Sur la carte, les frontières sont réapparues et chacun est rentré chez soi.

Ayant perdu le lien qui les unifiait, plusieurs pays européens sont aujourd’hui entrés en conflit. Les évènements survenus en Ukraine quelques années avant l’éclatement de l’UE ont peu à peu déclenché la panique au sein des pays les plus dépendants du gaz russe. La Pologne a été la première à tourner le dos à ses anciens partenaires européens en se ralliant à la Russie en 2017 et faisant désormais payer un prix démesuré pour ses exportations à la France, la Belgique ou les Pays-Bas pour qui les réserves gazières de la mer du Nord ne suffisent plus depuis longtemps.

Plus que jamais, les anciens pays membres ressentent le besoin d’assurer leur indépendance énergétique en développant le secteur de l’énergie renouvelable. Mais la crise économique et politique qui suivit l’effondrement de l’UE a réfréné tout intérêt dans les questions environnementales au cours des deux dernières décennies. L’Europe a perdu son leadership et est maintenant à la traîne derrière les États Unis et la Chine dans sa transition écologique.

Plusieurs années après la disparition de l’Union, beaucoup de pays sont encore en crise et ne sont pas prêts d’en sortir. C’est en particulier le cas de ceux qui dépendaient fortement des échanges intra-européens. En France par exemple, la disparition du marché unique et la suppression des aides allouées à l’époque par la PAC (Politique Agricole Commune) ont fait tomber des millions d’agriculteurs français dans une situation d’extrême précarité. En effet, le prix des importations entre pays européens est devenu bien plus élevé et fluctuant aux taux de change depuis que chaque État a réinstauré sa propre monnaie.

Cette situation instable au sein de ce qui fut un jour l’UE lui a fait perdre tout intérêt aux yeux des autres puissances mondiales. Le Royaume-Uni, qui se réjouissait tant de se débarrasser d’une Union encombrante, a été délaissé par ses partenaires de toujours qui ne voient plus l’intérêt d’y placer leurs investissements. 

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L’île est désormais réduite à sa City qui continue de tourner malgré une défiance croissante à l’égard d’un centre financier affranchi des anciennes régulations européennes. En contrepartie, le Premier ministre actuel Nigel Farage tente désespérément d’attirer des entrepreneurs qui n’arrivent plus, du fait des conditions laborieuses d'obtention de visa mises en places au fil des années pour décourager l’immigration. Comme beaucoup le prédisaient à l’époque, Farage s’est fait prendre à son propre piège.

L’immigration aux portes du continent européen est d’ailleurs devenue un véritable désastre. Sans UE, la solidarité entre pays européens a disparu, laissant les pays frontaliers se charger seuls des vagues d’immigrants fuyant les désastres politiques ou climatiques. Et souvent pas des façons les plus humaines ; à croire que les valeurs sur lesquelles s’était érigée l’Union Européenne ont coulé avec le navire. Lampedusa s’est transformée en un Guantanamo bis, et les canots embarquant d’Afrique du Nord coulent quotidiennement au large de la Méditerranée. Depuis l’arrivée de la Présidente Le Pen au pouvoir, la France n’a plus accueilli légalement un seul immigrant.

S’il faut trouver un aspect positif à la disparition de l’Union c’est sans doute le renouveau patriotique qu’elle a provoqué en Belgique. Devant désormais se débrouiller seul, le petit pays s’est vite rendu compte qu’il aurait tout intérêt à rester solidaire ; ce qui a entraîné un rapprochement entre la Flandres et la Wallonie, à l’époque au bord de la séparation. Mais c’est sans compter les revendications des Pays-Bas, qui menacent actuellement d’entrer en conflit avec le nord de la Belgique afin de récupérer ses anciens territoires portuaires.

Ces événements étaient totalement imprévisibles vingt ans auparavant, alors que la paix semblait acquise pour toujours sur le continent. La nouvelle génération européenne n’a pas connu l’UE et s’étonne souvent du projet utopiste que leur décrivent leurs parents. Ceux-ci évoquent, honteux, les Erasmus et la facilité de déplacements touristiques et professionnels dont leurs enfants ne peuvent plus bénéficier.

Ici et là, les citoyens européens d’autrefois se plaignent. Certains haussent la voix contre leurs gouvernements qui par une politique nationaliste et protectionniste rendent l’éclatement européen de plus en plus irréversible. Mais dans le fond, ils reconnaissent leur tort. Il y a 20 ans, l’UE était confrontée à un choix. Celui de se redéfinir, afin de s’adapter aux besoins d’une société en évolution. Ou celui de capituler, face aux critiques intempestives d’eurosceptiques n’y croyant plus. Et ces derniers ont gagné, soutenus par une population aveuglée et perdue, propulsant soixante ans d’efforts dans le néant.

Éparpillés aujourd’hui dans leurs pays respectifs, les idéalistes et les nostalgiques s’accrochent encore à un rêve pas si lointain et essayent progressivement de rallier leurs forces. Peut-être trouveront-ils ensemble le même élan créateur qui a permis à Jean Monnet de déclarer soixante ans plus tôt : « nous ne coalisons pas des États, nous unissons des hommes ».