Une chronique de Laura Rizzerio, professeure de philosophie à l'UNamur.

En 1943, alors que la Seconde Guerre mondiale plongeait l’Europe dans une crise profonde et mortifère, le philosophe Jacques Maritain réaffirmait l’importance de penser que chaque être humain est "un tout ouvert qui tend par nature à la vie sociale, et cela non seulement à cause des besoins et des indigences, mais aussi à cause de la générosité radicale inscrite dans l’être même de la personne, qui est le propre de l’esprit et qui exige l’entrée en relation avec d’autres personnes" (1). Tout en voyant les peuples se déchirer et les armées commettre des atrocités inimaginables, Maritain en concluait ainsi courageusement que la société est "une réalité exigée par nature, dont la fin est le bien commun de toutes les personnes qui la composent, celui-ci étant leur communion dans le bien-vivre". Comme jadis, la réalité des faits - les multiples crises actuelles, y compris sanitaire - nous amène à nous demander si la reconnaissance du bien commun n’est pas indispensable pour réinventer le monde et le soustraire à l’effondrement.

Des mesures critiquées

La pandémie actuelle nous donne l’occasion d’y réfléchir. Les mesures prises par le gouvernement pour ralentir la propagation du virus sont de plus en plus critiquées par la population. Le port du masque obligatoire, la "bulle de cinq personnes", les gestes barrières, la distanciation sociale sont ressentis comme des atteintes aux libertés individuelles et considérés comme des obstacles à la "normalité" dans de nombreuses activités essentielles au développement de l’humain : l’organisation de l’enseignement et des manifestations culturelles et sportives, les célébrations des cultes, les fêtes de famille, les loisirs, etc. En réaction, certains invitent à la désobéissance alors que d’autres développent des théories du complot qui se répandent en engendrant angoisse et confusion.

Si ces réactions peuvent en partie s’expliquer par la communication parfois confuse et hésitante des pouvoirs publics et des experts, leur existence me paraît dépendre plutôt d’une compréhension problématique de la liberté, laquelle, à son tour, s’enracine dans une absence de sens du bien compris comme bien commun.

Sur quelle conception de la liberté nous appuyons-nous? 

La liberté est en effet souvent identifiée avec l’indépendance d’un individu reconnu comme seul maître de besoins qu’il veut satisfaire à sa guise, dépendant uniquement d’une conscience détachée de toute référence extérieure à elle. Le plus problématique dans cette compréhension de la liberté est l’oubli de la nature relationnelle de l’être humain, dont les caractéristiques sont pourtant "une générosité naturelle et une ouverture aux communications de l’intelligence et de l’amour" . Certes, "être libre" implique de refuser toute emprise sur soi de la part de personnes, règles ou schèmes qui rendraient impossible l’exercice de la responsabilité. Mais, par ailleurs, aucune liberté digne de ce nom ne peut se déployer hors du lien existant entre les êtres libres que nous sommes. Preuve en est que l’expression maximale de la liberté est l’amour, lequel est don de soi, désir gratuit du bien pour l’autre et responsabilité de l’accomplir. Si l’on revoit les consignes à la lumière de cela, il est plus facile de les comprendre non pas comme des limitations de notre liberté mais comme l’expression de celle-ci, dans la mesure où elles servent le bien de tous.

Or, cette reconnaissance de la liberté nécessite la mise à l’écart de la séparation entre "sphère publique" et "sphère privée" qui a été imposée à nos sociétés par une pensée imprégnée de libéralisme et de pragmatisme. Cette séparation conduit en effet à penser que le "bien" est d’ordre privé et que chacun doit le choisir pour lui-même, alors que le "juste" est d’ordre social et qu’il doit être imposé par des lois. Cela induit que la règle est toujours ressentie comme une imposition extérieure limitant la liberté individuelle. Au contraire, la liberté individuelle ne pourra jamais être bonne si elle n’est pas juste envers les autres, et la justice ne sera que formelle si elle ne vise pas le bien commun.

Pour pouvoir vivre avec le virus et pour sortir des crises politique, écologique et sociale, il faudra que chacun s’engage sur ce chemin qui vise le bien et le juste comme les expressions d’un unique bien, commun à tous et propre à chacun.

(1) Les extraits sont issus de Jacques Maritain, "Les Droits humains et la loi naturelle", Paris, Hartmann, 1943, pp. 11-12.

Le titre est de la rédaction. Titre original: Poursuivre le bien commun pour vivre "avec le virus"