Une salve de nouvelles mesures s’est donc abattue sur nos vies, déjà bien raccourcies. Que faire pour supporter, plutôt bien que mal, ce nouveau régime sans sel, celui de la vie. Maugréer, dépérir, hurler, se taire, se tapir, se lamenter sur son sort ? En cas de déprime, Voltaire nous donne une consigne : "J’ai décidé d’être heureux, parce que c’est bon pour la santé…"

Hypocondriaque, Voltaire était inquiet au moindre tourment de son corps. Ce qui ne l’empêcha pas, performance à l’époque, de mourir à 84 ans. Ce n’était pas le cas de Molière, peu inquiet des affres de sa personne. Ses écrits étaient-ils prémonitoires ? Il mourut après avoir écrit Le Malade imaginaire. Kant, en revanche, avait la même faiblesse que Voltaire, scrutant toute déchéance, toute perte de sens, toute faiblesse, inquiet à l’idée que ses contemporains lui survivent.

"J’ai décidé d’être heureux parce que c’est bon pour la santé." Tous les médecins vous diront qu’un bon moral participe à la guérison. Facile à dire car parfois la vie ne vous fait pas de cadeau. Bien sûr, le bonheur ne se décrète pas. Mais l’humeur, oui. La bonne humeur n’est-elle pas, comme l’assurent les philosophes Guy Haarscher ou Pascal Seys, une politesse, un respect envers les autres ? Ainsi, déceler l’espoir dans le noir, choisir la sérénité quand le sort s’acharne, cela peut être une disposition d’esprit, un acte de courage, voire de révolte, un pied de nez au malheur, un bras d’honneur aux emmerdes, une gifle au destin. Ce ne sont que des mots. Mais les mots ne déterminent-ils pas la pensée ? Le langage peut fabriquer les gens. "J’ai décidé d’être heureux parce que c’est bon pour la santé." Cette réplique, Michel Piccoli l’a faite sienne, dans Milou en mai, réalisé par Louis Malle, d’après le scénario de Jean-Claude Carrière. Délicieusement frivole, il raconte les tourments d’une famille qui se déchire pour l’héritage autour du cadavre de la grand-mère. Et malgré ce décès, Piccoli, superbe, a cette audace : être heureux parce que c’est bon pour la santé.

Cela pourrait être non pas le mot d’ordre, il y en a déjà assez, mais le conseil, la démarche qu’Alexander De Croo, le Premier ministre, ou Frank Vandenbroucke, le ministre de la Santé, ainsi que tous les experts, alarmistes, rassuristes, hygiénistes, aquoibonistes, adressent aux citoyens belges.

Cela ne remplacera pas le vaccin. Mais cela pourrait peut-être nous aider à combattre l’ennemi qui nous accable depuis un an, cet illustre inconnu qui s’amuse à muter pour mieux nous affaiblir. Il nous met à l’épreuve, nous distille tous les ingrédients pour que nous devenions hypocondriaques, comme si nous devenions la mère poule ou le papa poule de notre propre corps, toujours à l’affût, guettant la moindre douleur, le moindre accès de fièvre.

Mais comment, direz-vous, être heureux aujourd’hui ? Prisonnier dans une maison de repos ou dans un kot, privé des siens, condamné au télétravail, restaurateur condamné au repos et à la faillite, artiste en souffrance plus qu’en résidence… Les mots, encore eux, ont aussi leur pouvoir. C’est pourquoi il faut fuir les oiseaux de malheur qui se succèdent sur les réseaux sociaux, les écrans, dans les journaux, qui n’annoncent que des rebonds, des nuits encore plus noires, des confinements, des restrictions, des libertés en moins. Sinon, la peur risque de devenir le mal du siècle. Bien sûr, il y a des gens inaptes au bonheur tel celui qui proclame : "Dès que je suis heureux, je me méfie." Ou lorsque Johnny Hallyday, éternel inquiet, disait : "Les gens heureux ont des choses à cacher."

Jacques Prévert abonde dans le même sens que Voltaire, d’une manière peut-être plus douce, lorsqu’il écrit : "Il faudrait essayer d’être heureux, ne serait-ce que pour donner l’exemple." Un conseil repris par Jean-Louis Trintignant, enterrant sa fille, Marie. Au Père-Lachaise, vêtu de blanc, digne, il proclama entre deux sanglots : "Et si on essayait d’être heureux, ne fût-ce que pour donner l’exemple ?"

Quels que soient nos vies, nos malheurs, nos drames, les injustices qui nous frappent tous et toutes, à un moment de notre parcours, il est bon de relire Voltaire, non pour ses excès, mais pour son énergie vitale : "J’ai décidé d’être heureux, parce que c’est bon pour la santé."