Un changement d’approche paraît indispensable pour sortir de l’impasse politique actuelle. On trouve quelques accents nouveaux dans les déclarations de la Région wallonne et de la Fédération Wallonie-Bruxelles, mais il faut aller beaucoup plus loin. Voici, en cinq points, comment nous proposons de procéder. Une proposition d'E-Change, soutenue par un collectif de signataires.

L’impasse semble totale. Si les gouvernements régionaux sont enfin en place ou sur le point de l’être, on a l’impression qu’aucune discussion sérieuse n’a commencé au niveau fédéral. Aujourd’hui, ce que de nombreux citoyens belges ressentent, c’est de n’avoir en face d’eux personne qui arrive à trouver la formule pour gouverner le pays.

Pendant ce temps, le dérapage budgétaire s’amplifie irrévocablement. Mais, plus grave encore, aucune piste n’est avancée sur la manière dont la Belgique va répondre au défi climatique et répondre aux engagements pris dans l’accord de Paris (COP21). Aucun programme global d’investissements et d’économies d’énergie n’est développé pour réussir la transition énergétique et assumer enfin la volonté - exprimée dans la loi - de sortir du nucléaire. Aucun plan cohérent n’est proposé pour améliorer et verdir notre mobilité. Personne ne sait comment notre système de santé et de pensions va pouvoir faire face au vieillissement de la population et à l’augmentation des besoins de soins. Aucune réponse au sentiment fort d’injustice sociale et fiscale dans la population ne voit le jour. Aucune stratégie n’est proposée pour nous préparer au tout-numérique et pouvoir en tirer les avantages en termes d’emplois attractifs et durables. Et les réponses offertes par le monde politique aux défis migratoires ne sont simplement pas à la hauteur des enjeux.

Cette apparence d’impuissance aggrave la perte de confiance des citoyens et renforce les partis populistes. Un retour rapide aux urnes - possibilité lucidement rejetée par une majorité de Belges, selon un récent sondage - le confirmerait fort probablement sans apporter davantage de solutions.

Un changement d’approche paraît dès lors indispensable pour sortir de cette impasse. On trouve heureusement quelques accents nouveaux dans les déclarations de la Région wallonne et de la Fédération Wallonie-Bruxelles, mais il faut aller beaucoup plus loin. Voici, en cinq points, comment nous proposons de procéder :

1. Parler projets et méthode, plutôt que coalition et compromis : l’idée a circulé brièvement cet été. S’il est impossible pour les informateurs de mettre autour de la table des partis susceptibles de former une majorité et intéressés à s’entendre sur un programme commun, travaillons à rebours. Commençons par identifier une série de thèmes-clés (climat, énergie, mobilité, économie, justice, lutte contre la pauvreté…) qui font face à des défis structurels qui ne pourront être relevés que par un plan d’actions cohérent sur plusieurs législatures. Essayons ensuite de trouver un accord sur des objectifs à atteindre dans ces domaines, comme par exemple la sortie la plus rapide possible du nucléaire, sans perdre de vue la sécurité et les coûts d’approvisionnement, un niveau déterminé de diminution de la pauvreté infantile, ou encore une amélioration de la mobilité accompagnée d’une réduction des émissions de CO2 et de particules fines. Il s’agit donc d’identifier vers où nous voulons aller, avant de débattre sur comment y arriver. Peut-être trouvera-t-on plus de convergences dans l’élaboration de ces ambitions communes que dans les confrontations classiques sur les thèmes habituels.

2. Associer experts, société civile et citoyens : Chacun de ces projets devrait bénéficier d’une large adhésion. Cela demande que le politique fixe le cadre, mais confie l’élaboration détaillée des plans d’actions qui mettent en œuvre ces ambitions à l’administration, à des experts et à des représentants de la société civile, coordonnés par des cellules ad hoc. Cela ne se limite pas à consulter les associations proches de certains partis, mais revient à convier l’ensemble des parties prenantes à participer. Construire un avenir commun nécessite d’impliquer l’ensemble des acteurs de la société. Des modes de consultation directe des citoyens, comme la mise en place d’une assemblée citoyenne sur le modèle germanophone, doivent également être prévus. Douze à dix-huit mois seraient vraisemblablement nécessaires pour s’entendre sur des stratégies cohérentes.

3. Revaloriser le Parlement et associer les entités fédérées : Le débat sur ces plans doit bien sûr se faire dans le Parlement. Cela permettra d’impliquer le maximum de partis démocratiques dans l’élaboration de projets dont les délais de mise en œuvre dépassent généralement une législature, et d’éviter qu’ils soient remis en cause par un nouveau gouvernement. Les entités fédérées doivent bien sûr être de la partie. Notre lasagne institutionnelle fait que dans tous les domaines, l’efficacité de ces plans d’actions relève de compétences partagées ou concurrentes et demande une cohérence dans l’action des différents niveaux de pouvoir.

4. Former un gouvernement fédéral : Mettre sur pied rapidement un gouvernement fédéral reste indispensable. L’action politique ne se réduira évidemment pas à la mise en œuvre de ces différents projets. La logique voudrait que les partis vainqueurs des élections s’entendent pour gouverner ensemble. Ce serait la solution la plus légitime. La méthode proposée peut aider des partis qui ont des vues très différentes à aboutir à un accord durable et déclinable à tous les niveaux de pouvoir. Par ailleurs, l’inclusion dans le gouvernement de personnalités choisies pour leur autorité et leur compétence en dehors des partis peut contribuer à pacifier les relations à l’intérieur du gouvernement en recentrant la discussion sur le contenu.

5. Rendre nos institutions plus efficaces et, donc, plus légitimes : enfin, une réflexion approfondie doit être entreprise sur la meilleure manière de faire fonctionner notre pays, matière par matière, dans le but de simplifier et responsabiliser la prise de décision. Une septième réforme de l’État doit être mise en chantier en dehors des travaux gouvernementaux, et, à nouveau, en impliquant au maximum le Parlement et la société civile dans toutes ses composantes. Son objectif n’est pas de faire plaisir à un parti flamand, mais de redonner de la cohérence à l’exercice des compétences de l’État central et des entités fédérées (en ce compris, en refédéralisant certaines compétences si nécessaire) et, lorsque cela n’est pas possible, de prévoir des règles du jeu qui organisent le dialogue, la collaboration et la coordination entre les différentes entités.

La Belgique souffre d’un déficit grave d’efficacité. Ce déficit est partiellement dû à une culture du court terme (que l’on retrouve dans bien d’autres pays) et partiellement aux réformes successives de l’État qui ont éparpillé les compétences sans logique de responsabilités claires et sans mécanisme de coordination. Après de longs mois d’immobilisme, il est temps de s’accorder pour changer de méthode et rendre à la démocratie sa force et sa légitimité. La raison pour laquelle la démocratie s’est imposée dans le monde à partir du XVIIIe siècle comme la meilleure forme de gouvernement est sa capacité à promouvoir le bien commun en associant largement la société civile à l’exercice du pouvoir. Confiance, créativité, vision à long terme, esprit de collaboration et délégation aux acteurs : c’est ce leadership-là qui permettra de réconcilier le citoyen avec le monde politique.

(1) : Les signataires s’expriment à titre personnel : François Adam, Stéphan André, Baudouin Auquier, Benjamin Bodson, Henri Bogaert, Maurice Collinge, Pierre Crévits, Wanda Debauche, Laurent de Briey, Etienne de Callataÿ, Philippe Defeyt, Emmanuel Degrève, Dimitri Greimers, Hervé Gruchala, Pierre de Handschutter, Bernard Delvaux, Alain Deneef, Renaud Fiévet, Didier Gosuin, Jean Hindriks, Didier Imhauser, Marie Lamensch, Didier Leemans, Jean-Louis Luxen, Grégory Merckx, Christian Michaux, Baudouin Meunier, Noémie Monnart, Jean-Albert Nyssens, Sabrina Scarna, Francois Ska, Philippe Toint, Edoardo Traversa, Béatrice van Bastelaer, Fanny Van Ryckel, Stanislas Van Wassenhove, Christian Valenduc, Caluse Verstraete, Michel Visart et Regis Warmont.