Une opinion de Renaud Louis, pneumologue, Professeur ordinaire à la faculté de Médecine de Liège et chef du service de Pneumologie au CHU de Liège.

Depuis quelques semaines les médias et les experts insistent sur la contagiosité du variant anglais qui nous ferait courir le plus grand péril. Sans nier la grande contagiosité de ce variant, liée semble-il à une mutation qui accroît l’accroche du virus aux cellules humaines, je me permets quand même de faire remarquer que la deuxième vague qui a frappé la Belgique, et en particulier la province de Liège, en octobre, a été d’une violence supérieure aux chiffres de l’épidémie qui frappe l’Angleterre actuellement.

Pour s’en convaincre il suffit d’analyser rigoureusement et posément les chiffres publiés par l’institut de santé publique, Sciensano, dont il faut saluer le travail remarquable. Dans son bulletin hebdomadaire du 15 janvier (page 53 graphique du bas de page) Sciensano nous dévoile les courbes d’évolution de la deuxième vague dans les différents pays européens. Il y apparaît clairement que la Belgique a été frappée la première et avec une intensité extrême, l’incidence sur 14 jours culminant à 1798 cas/100.000 habitants sur une période de 14 jours (bulletin quotidien du 3 novembre). 

© Sciensano

A ce moment, l’incidence dans la province de Liège était de 3422 cas/100.000 habitants, soit près du double de la moyenne belge. Les hôpitaux liégeois étaient débordés et de nombreux décès supplémentaires auraient été enregistrés si nous n’avions pas pu compter sur la solidarité de nos collègues flamands et allemands. Comme je l’ai fait remarquer à mes collègues européens, Liège était devenu le Bergame de la deuxième vague. Si j’en crois les courbes publiées par Sciensano (rapport hebdomadaire du 15 janvier ou le pic atteint environ 1200 cas/100.000 début janvier) et par les autorités de santé britanniques elles-mêmes (émission BBC), la courbe épidémique n’a jamais atteint en Angleterre, jusqu’à présent, des niveaux comparables à ce que nous avons observé en Belgique.

Alors pourquoi avoir à ce point insisté sur ce variant ? Sans doute un peu pour masquer, sous le couvert d’un variant plus contagieux, une politique de santé publique trop libérale et inappropriée aux temps que nous vivons. Faut-il rappeler que la vie en Angleterre, et à Londres en particulier, s’est déroulée presque normalement jusque peu avant Noël, moment où le gouvernement Johnson a sonné l’alerte pour décider d’un confinement très dur, qui commence d’ailleurs à porter ses fruits, le pic épidémique ayant été atteint le 8 janvier en Angleterre ?

Je ne suis ni biologiste, ni virologue, ni épidémiologiste, mais je pense qu’il est urgent d’être factuel et d’éviter de rajouter de l’angoisse à l’angoisse. Par nature ces virus ARN mutent régulièrement et il est probable qu’on découvre bien d’autres variants lorsque nous réaliserons à large échelle des analyses génétiques plus précises. Pour autant, faut-il s’arrêter de vivre à l’émergence de chaque nouveau variant ? Je ne le pense pas. La découverte du vaccin très efficace en un temps si court est incontestablement une avancée fulgurante, fruit de prouesses biotechnologiques. Néanmoins selon certains experts virologues, le virus SARS-COV2 sera encore avec nous pour longtemps malgré la vaccination, dont l’objectif est d’éviter les formes sévères, la saturation des hôpitaux et les décès, mais pas nécessairement la circulation du virus. 

La réponse collective de la Belgique à la crise d’octobre a été remarquable. Du pays européen le plus frappé, nous sommes maintenant passés dans les meilleurs élèves en ce qui concerne l’incidence. Seules l’Islande, la Finlande, la Bulgarie, la Grèce et la Norvège ont de meilleurs chiffres que nous, aidées par une géographie et une densité de population autrement favorables. Il faut le dire à la population plus souvent pour qu’elle réalise que ses efforts ont été payants. Néanmoins, nous ne pouvons pas prolonger pendant plusieurs mois ou années la façon dont nous vivons maintenant. Comme le dit le philosophe André Comte-Sponville nous sacrifions pour l’instant l’amour de la vie à la peur de la mort. Il faudra réapprendre à vivre avec le sens de la vulnérabilité, ce qui ne sera pas chose aisée dans nos sociétés sécularisées.