Nous entamons, aujourd’hui, une nouvelle série d’entretiens avec des personnalités du monde politique, économique, social, culturel.

Il ne s’agira pas, ici, de trouver la formule choc, la petite phrase assassine, le propos belliqueux. On ne cherchera pas à épingler la réponse au dernier tweet, la riposte sanglante à la dernière déclaration, le mot qui fera le buzz sur les réseaux sociaux. Nous voulons chercher, dans l’âme de nos interlocuteurs, la ressource profonde, l’étincelle, la particule qui inspire, qui est source de la réflexion et de l’action.

Régulièrement, en fonction de la disponibilité de nos interlocuteurs, nous chercherons à comprendre ce qui les motive dans leur engagement, ce qui les fait courir, ce qui les rend joyeux, ce qui les attriste. Ici ou ailleurs. Nous chercherons à savoir ce qu’ils veulent faire de leur vie, comment ils voudraient transformer le monde dans lequel ils ont décidé de s’engager. "Etats d’âme", c’est le nom de ce nouveau rendez-vous, tentera de voir ce qu’il y a derrière l’homme ou la femme. Première tentative de réponse avec le Premier ministre, Charles Michel. 

Est-ce facile d’être heureux quand on est Premier ministre d’un pays aussi compliqué que la Belgique ?

Le bonheur n’est pas un sentiment permanent, ce sont des instants. Il y a des moments où l’on éprouve un sentiment de satisfaction, de plénitude, et c’est cela qui ressemble au bonheur. Quand on exerce une charge assez lourde, comme la mienne, il y a des moments de difficultés, de contrainte. Il y a des moments de frustration, d’impatience, d’injustice. Puis il y a des moments de satisfaction quand on a le sentiment d’accomplir des choses utiles.

Frustré ?

J’ai le sentiment que les choses devraient aller plus vite. Mais aussi que l’on devrait prendre le temps de mieux expliquer le fondement de certaines décisions ou réformes. Les dernières semaines, on a fait voter au Parlement 23 législations positives qui réforment notre système économique et social. On n’en parle pratiquement pas. En revanche, les médias se ruent sur des petites phrases et en font un feuilleton. Alors oui, cela engendre une forme de frustration. Mais la frustration n’est jamais suffisamment forte pour conduire au découragement.

Donc, c’est la faute des médias…

Je ne dis pas cela. Les médias sociaux, Facebook, Twitter, rendent complexes pour les hommes et femmes politiques et pour les journalistes la capacité de recul nécessaire. Cette immédiateté, cette concurrence médiatique rendent difficile le temps de l’analyse et du recul.

Partout, le populisme progresse. Comment lutter contre cette plaie des démocraties ?

Pour lutter contre le populisme, il faut engranger des résultats visibles et aussi oser dire les choses telles qu’elles sont. Mais on n’ose pas aborder certains thèmes qui deviennent des tabous et sont des sujets de préoccupation.

Exemples ?

Les questions de sécurité, par exemple, la manière d’accueillir les réfugiés. Ce sont des questions qui nourrissent, à tort ou à raison, les inquiétudes. En mettant le couvercle sur ces sujets, la marmite finit par bouillir.


© Johanna de Tessières


Votre parcours politique n’a pas été classique. Peut-on dire que vous êtes un privilégié du système ?

Je n’aime pas le mot "privilège". Mais je reconnais que j’ai eu de la chance d’avoir fait des études, d’avoir grandi dans un milieu familial qui m’a soutenu. Cette chance, tout le monde ne l’a pas.

Quel a été l’élément déclencheur de votre carrière politique ?

Le contexte familial m’a évidemment sensibilisé très tôt à l’actualité politique. Mais l’élément déclencheur, ce fut une rencontre quand j’étais tout jeune avocat stagiaire. Une rencontre gravée dans ma mémoire. J’étais avocat pro Deo et j’ai été amené à défendre un jeune poursuivi pour avoir vendu de la drogue à la sortie des écoles. Et je me suis dit : dans le fond, j’aurais pu être exactement à sa place et lui, à la mienne. J’ai donc pris conscience de la chance que j’avais, de l’inégalité des chances. Cela a été un des éléments qui m’ont donné envie de m’engager, de m’investir plus.

Etes-vous conscient que le monde politique fait l’objet d’un désamour constant. Il s’aggrave encore ces derniers temps. A qui la faute ?

Il n’y a pas une réponse définitive mais un ensemble d’éléments qui expliquent la méfiance des citoyens par rapport aux institutions en général et aux responsables politiques en particulier. Il faut mieux expliquer. Il faut dire que des choix impopulaires à court terme sont nécessaires pour améliorer la situation des citoyens plus tard. Le relèvement de l’âge de la pension à 67 ans en 2030, ce n’est ni sympathique, ni populaire, mais c’est nécessaire pour garantir un système où la solidarité entre les générations est durable.

Les hommes politiques sont souvent "le nez dans le guidon", dans l’action plus que dans la réflexion. Quand avez-vous le temps de prendre de la distance, de chercher le sens de votre action politique ?

Comme tout être humain, j’ai besoin de faire un pas en arrière, de respirer, de réfléchir, de regarder plus loin que le lendemain. La fonction de Premier ministre est trépidante, sans répit. Il y a le programme du jour, puis tous les imprévus à gérer. Ce qui me ressource, ce sont des promenades là où j’habite près du bois de Lauzelle. Le contact de la nature m’oxygène. Je réfléchis au sens de la vie, de ma propre vie et de l’action politique. J’essaye d’avoir des moments plus privés, en famille, avec ma femme, mes enfants.

Comment faites-vous pour éviter le principal piège de votre fonction : s’isoler dans une tour d’ivoire, entouré de vos conseillers, déconnecté de la réalité, sans contact avec les citoyens ?

Ce danger est permanent, je l’ai ressenti dès le début. J’essaye donc de libérer du temps pour visiter des entreprises, des associations, pour rencontrer des citoyens éloignés du monde politique. Je le fais parfois sans journalistes, d’ailleurs. Quand on est bourgmestre on est les deux pieds dans la réalité, on rencontre chaque jour des citoyens, cela force à être pragmatique. La crainte, en devenant Premier ministre, était de perdre ce contact-là. Je mets un point d’honneur à maintenir cette proximité avec les citoyens.

Quelles sont les personnalités qui vous ont inspiré ?

Adolescent, j’étais fasciné par le parcours et la personnalité de Charles de Gaulle. Il a été une figure emblématique, exemplaire. Il a pris en mains non seulement son destin mais aussi celui d’une nation. J’ai toujours trouvé incroyable qu’il dise, depuis un cagibi en Angleterre, "je suis la France". J’aime aussi cette vision protectrice qu’il avait de l’Etat. Son parcours m’inspire tout comme celui de Nelson Mandela. Que d’un tel parcours brutal, violent, dont il a été victime, ressorte une telle vision de l’humanité, de respect pour l’autre. Il a mis fin au racisme d’Etat. Plus près de nous, j’ai appris à connaître Angela Merkel. J’ai beaucoup d’estime pour la sincérité de son engagement politique même si je ne partage pas l’approche qu’elle a développée sur la question des réfugiés.

Vous placez la barre très haut…

Je ne me compare pas. Je dis juste que ce sont des personnalités inspirantes.

Quel est le sens de la vie ?

Le moteur de la vie doit être la recherche d’une vie meilleure. L’histoire de l’humanité, c’est cela. Des drames, des tragédies mais aussi des progrès dans les domaines comme la médecine, la santé, la connaissance.

Vous arrive-t-il de penser à la mort ?

Jusqu’il y a trois ou quatre ans, je n’y pensais pas. J’avais le sentiment que cela ne me concernait pas. A présent, j’y suis plus sensible, j’y pense. Je suis plus inquiet.

Qu’y a-t-il après la mort ?

Je ne sais pas.


"Je me considère comme agnostique"

Croyez-vous en Dieu ?

Je me considère comme agnostique. Je me définis comme laïque au sens français du terme. Je considère que la neutralité des autorités publiques, de l’Etat est la condition pour la liberté personnelle de croire ou de ne pas croire. La liberté de culte ne peut fonctionner qu’à deux conditions : que chacun respecte la liberté de croire de l’autre. Et que l’on respecte cette idée, pour moi non négociable : la loi des hommes domine toujours la loi de Dieu.

Quelle est votre vie spirituelle ?

J’ai un parcours d’enfant, d’adolescent nourri, baigné par l’environnement chrétien. J’ai été élevé en partie par ma grand-mère maternelle qui était très croyante. Ma mère aussi. J’ai fait ma petite et ma grande communion ainsi que ma confirmation. Ces préceptes font partie de mes racines. Mais ensuite mes parents m’ont laissé le choix quand j’ai eu douze-treize ans. J’ai pu choisir le cours de religion ou de morale. J’ai choisi le cours de morale parce que j’avais envie d’avoir une autre ouverture. C’est là que j’ai été amené à me ranger dans la catégorie des agnostiques. Cela ne veut pas dire que je ne croie pas en Dieu, définitivement. Mais cela ne veut pas dire non plus que j’y croie.

Etes-vous tenté par la franc-maçonnerie ?

Etudiant à l’ULB, j’ai été en proximité avec la franc-maçonnerie. J’ai beaucoup d’amis qui en sont et j’ai beaucoup de respect pour la franc-maçonnerie, pour les valeurs qui sont portées. Mais je n’en fais pas partie. Je me sens dans un cheminement qui est en cours, qui n’est pas abouti.

Fataliste ?

Que l’on croie en Dieu ou non, je ne pense pas que tout est écrit, qu’il y a une destinée, une fatalité. On est maître au minimum de son destin, de son parcours personnel. Même quand les choses s’imposent à nous, on a des choix. Cette idée du libre choix et donc de la volonté et donc de la liberté, ce sont des valeurs auxquelles je crois vraiment.

Certains penseurs annoncent régulièrement la mort de notre civilisation. C’est le thème, central, de "Décadence", le dernier livre de Michel Onfray. Suivez-vous ce genre de raisonnement ?

C’est une analyse que je ne partage pas du tout et qui me met un peu en colère. Dans l’histoire de l’humanité, il y a toujours eu des prophètes du malheur. Si les valeurs des Lumières étaient en régression, on pourrait éprouver ce pessimisme. Mais ce n’est pas la réalité, pas du tout. Quand je regarde la carte du monde, la démocratie a progressé au cours des 20-30 dernières années. L’accès aux soins de santé de base a progressé de même que la diffusion des connaissances, des technologies a progressé. La pauvreté, elle, a reculé.

Peut-être, mais les écarts s’accentuent…

Oui mais au niveau mondial, plusieurs pays ont sérieusement amélioré leurs conditions de vie. En revanche, je reconnais que notre société européenne est face à deux défis et doit trouver un juste équilibre. D’une part, entre la sécurité qu’il faut garantir à nos citoyens et les droits à la vie privée. D’autre part, un équilibre entre la spiritualité dans la sphère personnelle et la vie en société. Là il faut être ferme : la liberté de culte impose sans ambiguïté la reconnaissance des valeurs fondamentales de la société européenne : l’égalité entre les femmes et les hommes, le refus de tout accommodement raisonnable.

Quelles sont les valeurs que vous tenez à inculquer à vos enfants ?

Le respect pour le travail et l’effort. Rien n’est possible sans un certain dépassement de soi. Le respect des autres, y compris dans sa différence. Et une forme de modestie, d’humilité. L’arrogance, la prétention sont mauvaises conseillères. Je privilégie une forme de simplicité, d’authenticité.

Pourtant, aujourd’hui, le matérialisme domine…

Je vois aussi beaucoup de jeunes qui s’investissent dans des associations, dans des partis politiques, des syndicats, des ONG... Il y a cette appétence des jeunes générations pour l’investissement personnel. Il y a des raisonnements remarquables, comme cette idée que consommer est un acte politique. C’est nouveau. Cela n’est pas le produit d’une réflexion d’un centre d’étude, d’un parti politique mais cela vient de la base, de la société. Je trouve cela plutôt fascinant.


Du côté de chez Proust…

Votre vertu préférée ? La sincérité. 

La qualité que vous admirez le plus chez l’homme ? La détermination.

Chez la femme ? La détermination.

Votre principal défaut ? Je suis têtu.

Votre principale qualité ? Je pense être volontaire.

Votre rêve de bonheur ? Une plage, un bon livre et un bon verre de bordeaux.

Quel serait votre plus grand malheur ? Perdre mes enfants.

Ce que vous voudriez être ? Authentique.

Votre auteur préféré ? En poésie, René Char, Alphonse de Lamartine.

Votre héros dans la fiction ? Superman.

Votre héroïne ? Catwoman.

Vos compositeurs préférés ? Pour l’instant, je suis très belge : Alice on the Roof.

Ce que vous détestez par-dessus tout ? Le manque de courage.

Le don que vous auriez aimé avoir ? La musique.

Comment aimeriez-vous mourir ? Debout.

La faute chez les autres qui vous inspire de l’indulgence ? L’impatience.

Votre devise ? J’en ai deux : à cœur vaillant, rien d’impossible, et il n’y a pas de vent contraire pour celui qui sait où il va.


Bio express:

1975. Naissance à Namur le 21 décembre.

1999. Elu député fédéral. En 2000, il sera ministre wallon des Affaires intérieures puis en 2007 ministre fédéral de la Coopération au développement. En 2011, il est élu à la présidence du MR.

2017. Premier ministre fédéral.