Une opinion de Francis Briquemont, Lieutenant général (e.r.).


Plus besoin de "gauche ou de "droite", mais de "réalistes", d’"hommes d’État". Car ce ne sont pas les "politicards" qui répondront au défi climatique et aux revendications des "gilets jaunes".

Le défi climatique demande une transition énergétique, c’est-à-dire non seulement une modification du mode de vie de tous les terriens et plus particulièrement des terriens occidentaux, mais aussi (et surtout) une transformation profonde des systèmes les plus polluants de la planète. Depuis la fin du XVe siècle, de nombreux terriens ont considéré que les ressources terrestres étaient à leur disposition et consommables sans limites. Aujourd’hui, après cinq siècles de guerres et de conquêtes, de colonisation, d’industrialisation, d’exploitation intensive des sols et des mers, les scientifiques du monde entier constatent que la planète et ses habitants sont en danger. Ils tirent donc la sonnette d’alarme et invitent tous les responsables à prendre rapidement les mesures nécessaires pour que notre Terre reste habitable et vivable pour tous à la fin du XXIe siècle.

La quadrature du cercle infernal

Les remèdes sont connus mais force est de constater que tous les responsables (politiques et autres) ne sont manifestement pas sur la même longueur d’onde quand il s’agit d’affronter "pratiquement" le défi climatique. Relever celui-ci exige en effet un effort continu et à long terme. Prôner un tel effort n’est guère enthousiasmant : ni pour beaucoup de politiques obnubilés par le court terme, c’est-à-dire leur réélection, les petits jeux "politicards" ou encore leur place dans l’Histoire, ni pour de nombreux terriens "électeurs" obnubilés par ce même court terme, c’est-à-dire leur emploi, leur pouvoir d’achat, leur sécurité ou encore leurs "droits acquis". La crise des "gilets jaunes" en France (demain les "stylos rouges") illustre l’espèce de quadrature du cercle qu’il faudra résoudre dans les prochaines décennies pour que le XXIe siècle ne devienne pas celui du début de l’enfer sur Terre.

La "malheureuse" UE

Limitons-nous à notre UE qui, à lire ou écouter certains médias, donne parfois l’impression de rassembler les peuples les plus "malheureux" de la planète. Parmi eux, penchons-nous sur le cas de la France où, souvent, rien ne se passe comme ailleurs… Mais cela ne date pas d’aujourd’hui. Voilà un État dont le chef a été élu récemment par plus de 60 % des votants, où les gouvernements - depuis 1958 - se forment en deux ou trois jours et sont soutenus le plus souvent par une majorité confortable, aujourd’hui en place jusqu’en 2022. Combien de pays au sein de l’UE peuvent en dire autant ? Oublions le nôtre où l’usine à gaz institutionnel, issue des nombreuses réformes de l’État, n’est en rien comparable au système imposé par De Gaulle en 1958 aux responsables d’une IVe République en déliquescence.

Une crise à l’ampleur bénéfique

A. Duhamel commentait ainsi la crise des "gilets jaunes" : "le gouvernement n’a pas été bon, l’opposition [a été] lamentable". E. Macron et le gouvernement ont mal apprécié la situation du moment. Faire des réformes sur des réformes, même si elles sont nécessaires, est une chose ; les faire comprendre et accepter par toute la population en est une autre. La première et d’ailleurs seule revendication des "gilets jaunes" - limiter ou diminuer les coûts des carburants - était si facile à satisfaire, même si cela n’allait pas dans le sens de la transition énergétique. L’accepter, et le problème était momentanément résolu. Paradoxalement, il est peut-être bon que la crise ait pris l’ampleur que nous lui connaissons - sauf l’action des casseurs, bien entendu - car non seulement le gouvernement a bien trouvé 10 milliards d’euros pour amortir la crise du pouvoir d’achat des plus faibles, mais surtout il vient de lancer une vaste consultation populaire pour essayer de résoudre le seul problème important qui se pose aujourd’hui à tous les gouvernements de l’UE : comment réaliser la transition énergétique permettant de relever le défi climatique - LA menace du XXIe siècle -, et ce en ne laissant personne au bord de la route.

L’exemple Mitterrand

Face à un tel challenge, les notions de "gauche" ou de "droite" semblent pour le moins dépassées, sauf pour les nostalgiques. Et que dire du mot magique "progressiste" ? Qui ne l’est pas ? Ce dont on a besoin maintenant, ce sont de "réalistes" et plus encore d’hommes ou de femmes d’État. En 1958, à F. Mitterrand, adversaire acharné du texte de la future Constitution de la Ve République, De Gaulle avait dit : "Vous êtes un homme politique. C’est bien. Il en faut. Mais, en certaines circonstances, les hommes politiques doivent se hisser au niveau des hommes d’État." (1) Message reçu cinq sur cinq par F. Mitterrand, qui, devenu président en 1981 pour quatorze ans, s’est bien gardé de changer une virgule à cette Constitution.

La Belgique, attentive ?

Celle-ci permet aujourd’hui encore à E. Macron de gouverner son pays, de relever le défi climatique autrement que par des mots ou des intentions, et peut-être aussi de donner des "idées" aux autres pays de l’UE. En Belgique en tout cas, les politiques auront tout le temps en 2019 - en attendant la naissance d’un gouvernement - d’analyser les conclusions de ce grand débat et d’entendre aussi les craintes de notre jeunesse face à son avenir.

(1) J. Lacouture : "De Gaulle : le politique", Tome 2, aux éditions du Seuil, 1958.

Intertitres et chapô sont de la rédaction. Titre original : "Europe, climat et... gilets jaunes"