Une carte blanche de David Bertrand Professeur de psychologie à la Haute Ecole Vinci.

Les conflits intergroupes sont des phénomènes vieux comme le monde. Dans un contexte de survie, protéger et favoriser son groupe au détriment des autres est une stratégie qui s’avère généralement payante. C’est ce qui explique par exemple que certains animaux sociaux peuvent se montrer altruistes envers les individus de leur groupe tout en étant agressifs avec les individus d’autres groupes de la même espèce, à l’instar des chimpanzés, des suricates ou encore des dauphins.

Chez l’être humain, au-delà des guerres qui en sont une manifestation extrême, les conflits intergroupes surviennent dans des contextes marqués par la rivalité, comme dans le cas des compétitions sportives ou des élections présidentielles par exemple. L’instinct de protection de son groupe et l’animosité envers ceux qui n’en font pas partie peuvent alors susciter une envie d’en découdre avec l’autre camp. Les bagarres parfois très violentes entre hooligans après un match de football, les affrontements entre militants d’extrême droite et d’extrême gauche lors de manifestations ou encore l’invasion récente du Capitole par des partisans pro-Trump en sont de parfaits exemples. Ce serait une erreur cependant de croire que ces conflits ne concerneraient que certaines espèces animales et uniquement les groupes humains les plus radicaux.

"Nous" ne sommes pas comme "eux"

Le besoin de favoriser son groupe est une attitude présente dès notre enfance. Très jeunes, les enfants ont tendance à affirmer que leur père est « le plus fort ». Beaucoup d’élèves et d’étudiants pensent que leur classe, leur école ou leur université est « meilleure » que les autres, pour la simple et bonne raison qu’ils en font partie. Sans oublier cette tendance à croire en la supériorité de sa culture. De manière implicite ou explicite, beaucoup d’occidentaux par exemple ont tendance à croire que leur culture est plus moderne, plus développée voire plus « civilisée » que la culture africaine, arabe ou asiatique. C’est ce qu’on appelle l’ethnocentrisme.

Dès la deuxième moitié du XXe siècle, grâce aux travaux pionniers d’Henri Tajfel et de Muzafer Sherif, les psychologues sociaux ont pu identifier ces phénomènes et établir deux constats. Premièrement, le fait de séparer des personnes en deux groupes distincts, y compris avec des critères arbitraires, suffit à générer du favoritisme envers son propre groupe. Deuxièmement, la compétition a tendance à amplifier les préjugés et à générer des conflits. C’est ce qu’on appelle le biais de l’endogroupe. L’endogroupe est le groupe auquel nous appartenons : c’est « Nous ». L’exogroupe est le groupe auquel nous n’appartenons pas : c’est « Eux ». Si je suis membre d’un club de sport, j’aurai tendance à utiliser des termes plus positifs lorsque je parle de mon club que lorsque j’évoque les autres. Si je suis croyant, je serai également tenté de mettre en avant les caractéristiques positives de ma religion par rapport à celles des autres. Et si je le fais, c’est parce que mon groupe définit mon identité. Valoriser son groupe, c’est se valoriser soi-même.

Une autre stratégie de valorisation consiste à dénigrer les autres groupes afin de montrer que « nous » ne sommes pas comme « eux ». C’est ce qui peut expliquer que dans les débats où deux personnalités politiques s’opposent, celles-ci passent parfois plus de temps à critiquer l’autre camp qu’à mettre en avant leur propre programme. Dans le même ordre d’idées, si je suis membre d’un parti politique, j’aurai tendance à dénoncer les affaires qui touchent certains membres des autres partis tout en prenant soin d’ignorer les scandales de celui auquel j’appartiens.

Entre le "pour" et le "contre"

Le traitement médiatique de certaines questions de société peut également être à l’origine d’un biais de l’endogroupe. Par exemple, le simple fait de nous demander si nous sommes pour ou contre la vaccination peut créer une séparation de l’opinion publique en deux camps : les « pour » et les « contre ». Pourtant, poser la question de savoir si on est pour ou contre un vaccin pour lutter contre la propagation d’un virus équivaut à demander si on est pour ou contre les antibiotiques en cas d’infection ou pour ou contre l’anesthésie avant un acte chirurgical. Cela n’a pas beaucoup de sens car cela réduit des faits scientifiques à des opinions, tout en limitant un problème à une vision binaire. Dans la réalité, nous pouvons très bien défendre le principe de la vaccination dans son ensemble tout en étant opposé à l’obligation vaccinale pour certains vaccins ou en restant critique et prudent face aux nouveaux vaccins contre la covid-19 par exemple.

La question du complotisme présente également un risque de division car la façon dont ce problème est abordé a tendance là encore à constituer deux camps : les complotistes et les autres. Des personnes qui adopteraient un discours antisystème, qui s’interrogeraient sur la situation qui nous vivons ou qui critiqueraient le gouvernement pourraient alors être assimilées à des « complotistes » parfois de manière réductrice. Le complotisme est un phénomène complexe qui regroupe des réalités multiples. Il existe en effet une différence entre d’une part le fait de propager intentionnellement la théorie selon laquelle le Sars-cov-2 aurait été créé par une élite en laboratoire pour réduire la population mondiale, et d’autre part le fait de se questionner par exemple sur les méthodes avec lesquelles les décès liés à la covid-19 sont comptabilisés et la manière dont ces chiffres sont médiatisés.

Ce dont nous avons besoin

Quelques réflexes peuvent aider à ne pas polariser le débat et ne pas rigidifier les positions. Le premier peut être d’éviter les questions de type « pour » ou « contre » et les expressions de type « complotiste ». Pour diminuer le biais de l’endogroupe lors d’une discussion, on peut également s’efforcer de ne pas considérer d’emblée celui qui ne pense pas comme nous comme un rival et de faire attention à ne pas l’enfermer dans une catégorie. Il est important également de ne pas se laisser envahir par ses propres émotions en cas de désaccord et surtout de prendre le temps d’identifier les points sur lesquels nous sommes en accord car il y en a souvent plus qu’on ne le pense. Pour les points de désaccord sur des questions précises, le fact-checking peut s’avérer intéressant pour éviter des débats stériles sur des informations parfois inventées de toute pièce. Se montrer capable de se confronter à des informations qui ne vont pas dans son sens, reconnaître qu’on n’est pas obligé d’être en accord sur tout et savoir accepter ses torts sans se sentir menacé sont également des attitudes à encourager.

Les risques principaux en période de crise sont la division et le conflit. C’est pourquoi nous devrions prendre nos divergences comme des occasions de débattre, pas de s’affronter. Historiquement, une des significations du mot débattre consiste précisément à discuter pacifiquement pour éviter de se battre. Ce dont nous avons cruellement besoin aujourd’hui, ce n’est pas de davantage de séparation, de tensions et de polarisation, mais de plus de compréhension, d’apaisement et d’unité afin de trouver ensemble des solutions aux problèmes auxquels nous sommes tous confrontés.