Une chronique enseignement de Luc Verbeeren, professeur de français, d'arts d'expression en rhétorique au collège Saint-Pierre d'Uccle


Non, l’enseignement n’est plus ce qu’il était ." Doléance aux accents de vieilles ritournelles chantée en chœur par les nostalgiques des bonnets d’âne, des encriers et de la soumission inconditionnelle. Ils n’ont pas tort : les quelques dizaines d’années passées devant le tableau noir m’autorisent à relayer ce constat mais attention, surtout pas sous forme de doléance. Bien des choses ont changé et c’est tant mieux : la pédagogie d’antan aurait sur nos ados le même effet qu’une cabine téléphonique dans le prochain Star Wars.

Pourtant, si je me réjouis de constater que l’enseignement n’est plus ce qu’il était, je n’en suis pas moins perplexe par rapport aux formes surprenantes que parfois ce changement revêt. Quand un élève, par exemple, me demande ce qui m’autorise à choisir le titre des romans qu’il aura à lire, quand des parents interpellent la direction sur le contenu de nos matières, sur notre implication ou sur le mépris que nous affichons face au désarroi vécu par leur enfant en cette période de crise, je me dis effectivement que les temps changent et que plus rien vraiment ne coule de source. La normalité a bien évolué et ce n’est pas rien de rebondir. Il est heureusement révolu, le temps où le professeur se permettait de balayer le tout d’un revers de la main en sortant l’irrésistible "parce que c’est comme ça, un point, c’est tout".

La société du discrédit

Ce constat, je l’ai retrouvé dans les propos de l’écrivain Christian Salmon à la suite des événements du Capitole. Il parlait, je cite, d’une société du "discrédit" (amorcée en 2008 déjà par la crise des subprimes), société qui évinçait peu à peu celle du crédit, c’est-à-dire celle de la confiance en une institution, en un représentant, une assemblée démocratique, un système tout entier. Selon lui, il n’existerait quasi plus de légitimité dans la parole publique. Cela touche autant le discours politique mitraillé de toute part que la parole de la science elle-même dont l’autorité se voit contestée par n’importe quel Nostradamus moderne. Je ne m’étendrai pas sur l’autorité de la police qui, au regard de l’actualité, semble n’avoir pas plus de crédit à Waterloo qu’au centre-ville. Alors je me dis : "Pourquoi la parole de l’enseignant bénéficierait-elle d’un sort différent, elle dont l’autorité n’est validée par aucune forme de plébiscite ?" Juste un diplôme qui suit la courbe de la roupie indonésienne.

Moi qui ai connu le temps où chaque irruption d’un inspecteur était perçue comme une atteinte à nos libertés, comment m’accommoder d’une modernité qui, au nom de la liberté, permet à n’importe quel quidam de me balancer son "Code de bonne conduite" sous prétexte qu’il m’a confié son bambin ? Ne doit-on pas craindre qu’un jour mes jeunes collègues se retrouvent sous la menace de grilles rationnellement conçues sur le modèle Booking.com ? Enquête de satisfaction en somme où, partant du principe que le client est roi, chacun sera "satisfait" ou "remboursé" (ou accessoirement viré). C’est que tout le monde s’autorise à avancer des théories sur tout et il suffit de suivre un peu l’actualité pour réaliser que même les ignares font des adeptes. Être crédibles… voilà le défi. À l’ère du BalanceTonProf en France, nul doute qu’il faudra du temps pour inverser une tendance qui n’épargne aucun secteur de la vie en société.

La confiance est un risque à prendre

Si je me méfie de l’inconditionnel sous toutes ses formes, surtout quand il s’agit de la confiance, je reste néanmoins convaincu que toute société doit s’articuler autour de celle-ci. Celui qui décide n’est jamais parfait comme aucun parent n’est jamais parfait. Et, pourtant, l’enfant naturellement veut croire à son éclairage. Parce que derrière se cache la bienveillance, celle qui justifie le Beau, tempère l’erreur. La bienveillance jaillit de notre humanité faillible. La confiance, c’est un risque à prendre. Toujours. De la même façon qu’aucun couple, aucune famille ne peut tenir sans ce pari fondateur qui permettra à chacun de s’investir dans la relation et de peut-être oser une posture de gratuité, l’enseignement ne peut être fécond que s’il se fonde sur une confiance entre le jeune, sa famille, l’enseignant et la collectivité qui le finance. Ce n’est que si ce contrat est respecté que pourront se développer ces niches de fécondité, de générosité, de passion, d’inouï, les véritables fruits en somme de notre mission. À charge des enseignants de s’habiller non seulement de la compétence que leur fonction impose mais aussi de cette bienveillance plus que jamais nécessaire.