Une opinion de François Ost, Président de la Fondation pour les générations futures, membre de L'Académie royale de Belgique.

Il sera dit que chaque époque aura eu son accident maritime, symptôme de ses dérèglements. Dans la nuit du 14 avril 1912, le Titanic sombrait au large de Terre-Neuve, après avoir heurté un iceberg. Un terme était ainsi brutalement mis au voyage inaugural du paquebot, le plus grand et le plus luxueux du monde au moment de son lancement, quelques semaines plus tôt. Ce voyage devait être une fête et une ivresse - vedettes et milliardaires en étaient, rien n’avait été épargné pour célébrer la distance vaincue, l’Amérique à portée de main. C’était le moment où la compétition du ruban bleu passionnait les foules : quelle serait la compagnie qui battrait le record de vitesse de traversée de l’Atlantique Nord ? Longtemps, les Allemands avaient mené la course, puis le relais avait été pris par les Britanniques de la Cunard Line avec le Mauretania. La White Star Line, grande rivale de la Cunard, se devait de réagir, aussi avait-elle mis en chantier le Titanic, l’Olympic et le Britannic.

Le "Titanic" ou la folie de la compétition

Et c’est ainsi que le paquebot fonçait à 22 nœuds dans la nuit du 14 avril ; les avertissements n’avaient pourtant pas manqué, provenant d’au moins cinq autres navires croisant dans les parages : d’importants icebergs dérivaient dans le secteur, plus au sud que prévu, sans doute en raison d’un hiver plus doux que d’habitude. Mais que pouvait-il arriver au plus puissant paquebot du monde, à un jour de la ligne d’arrivée, alors que la fête battait son plein dans les grands salons ?

La suite est connue : le choc fatal, les cloisons étanches trop peu élevées, les canots en nombre insuffisant. Et 1 500 victimes au moins, dont la plupart parmi les migrants de la 3e classe. Que révélait ce naufrage ? La poussée de fièvre d’une époque en surcroissance, le coup de folie d’une société qui s’enivrait de transgresser toutes les limites. On industrialisait le monde, on colonisait les derniers espaces vierges, on battait tous les records. Deux ans plus tard éclatait la grande guerre, dont on ne peut encore établir aujourd’hui de causes rationnelles, si ce n’est, comme l’explique Chr. Clark dans son magistral Les somnambules, le coup de folie d’opinions publiques survoltées par l’esprit de compétition.

L’"Amoco Cadiz" ou l’intoxication au pétrole

Le 18 mars 1978, la Bretagne se réveillait en deuil, ses rivages ourlés de noir : au cours de la nuit, un pétrolier géant, drossé par la tempête, le gouvernail bloqué, s’était déchiré sur les rochers de Portsall, libérant 220 000 tonnes de pétrole brut saoudien. Il ajoutait ainsi son nom à la longue liste de pétroliers à l’origine de marées noires de ce genre : Torrey Canyon (1967), Olympic Bravery (1976), Exxon Valdez (1989), Erika (1999), Prestige (2002)… L’accident n’était pourtant pas inévitable : des remorqueurs étaient sur place depuis la veille qui auraient pu dégager le pétrolier de la côte, le temps que se calme le coup de vent. Mais l’armateur de l’Amoco s’y était opposé durant plusieurs heures, en raison du manque à gagner que ce sauvetage en mer aurait occasionné à la compagnie. Dans chacune des catastrophes de ce genre, on pouvait identifier les mêmes causes : des navires battant pavillons de complaisance, des équipages sous-qualifiés et sous-payés, aux ordres d’armateurs peu scrupuleux, des navires mal entretenus ou en fin de vie (dans le cas de l’Amoco, le capitaine avait signalé des problèmes de gouvernail depuis le premier jour de son voyage).

Longtemps, ces accidents à répétition avaient été mis sur le compte du hasard ou de la mauvaise fortune : les inévitables dégâts collatéraux d’un commerce vital pour l’économie mondiale. Désormais, on se rendait compte que ces faiblesses récurrentes étaient structurelles, et bénéficiaient de la complaisance générale, comme le pavillon sous lequel naviguaient ces bateaux. Mais quoi ? N’étions-nous pas tous consommateurs, jusqu’à l’addiction, des produits pétroliers ? Et c’est ainsi que les marées noires se répétaient, les pétroliers vomissant leur pétrole sur nos plages comme au lendemain d’une nuit trop arrosée.

L’"Ever Given" ou la surcharge pondérale

Le 23 mars 2021, l’Ever Given, porte-conteneurs géant armé par la Compagnie taïwanaise Evergreen, se coince en diagonale dans le canal de Suez, bloquant le trafic dans les deux sens durant six jours. L’événement est récent, nous l’avons tous en mémoire. Nous étions fascinés par cet "effet papillon" : un incident, somme toute mineur, qui entraînait un embouteillage monstre de plus de 400 navires, en amont et en aval. Nous avons souri à l’image de cette petite grue égyptienne, qui, minuscule insecte jaune, tentait, depuis la berge, de repousser l’énorme monstre échoué. Nous avons pleuré en apprenant la mort probable de milliers de moutons transportés vivants dans les cales d’un autre navire à l’arrêt. Nous avons applaudi l’exploit de la drague hollandaise et des remorqueurs qui ont finalement remis à flot le mastodonte.

Et puis le sens de l’événement s’est dégagé. Un incident plutôt anodin, qui apparaît à nouveau comme la métaphore de notre époque. Une surcharge pondérale provoquant le bouchage d’une artère vitale, un AVC maritime, en quelque sorte, un infarctus commercial. Qu’on en juge : 20 000 conteneurs transportés, un porte-conteneurs géant de 220 000 tonnes et 399 mètres de long (la tour Eiffel fait 324 mètres). Battant pavillon panaméen, le navire avait déjà provoqué une collision importante à Hambourg en février 2019, aussi en raison de vents forts. Comme si, obèse des mers, véritable boîte à chaussures flottante, l’Ever Given avait besoin d’une certaine vitesse pour rester manœuvrable. Comment en douter lorsqu’on se remémore les images de ce bateau, qui, avec ses 65 mètres de haut, culmine plus haut que l’opéra de Sidney ?

Et voilà comment une simple dérive de quelques mètres d’un seul bateau finit par provoquer le blocage d’une artère vitale du commerce mondial par où transitent non moins de 12 % de ses marchandises. Et déjà le cours du pétrole s’envolait, les chaînes logistiques se bloquaient, les dommages atteignaient des montants astronomiques : 400 millions de dollars par heure, nous annonçait-on. Une fois encore l’image est parlante : notre vie quotidienne mise en boîte (sait-on que le volume de ces conteneurs, parfaitement standardisé, normalise jusqu’à la taille de nos appareils ménagers et l’écartement de nos voies de chemins de fer ?), la course sans fin au gigantisme, l’économie en "flux tendu" (qui se grippe au moindre retard). Avec pour résultat prévisible : le blocage d’une artère vitale…

Heureusement que d’autres navires, nombreux, honorent la profession de marin. Ainsi, ces fabuleux voiliers du Vendée Globe, dont certains skippers n’ont pas hésité à se dérouter pour secourir d’autres concurrents en détresse.