Sociologue, Membre de l'Académie royale de Belgique

Le ministre de la Justice Vandeurzen a décidé de suspendre le financement du fonctionnement de l'Exécutif des musulmans de Belgique. Cette décision suit la découverte de dysfonctionnements administratifs et d'inculpations diverses. Il est aussi le résultat de tensions internes à cet organisme et qui n'ont jamais cessé. Le "renouvellement" de l'Exécutif voulu par la ministre de la Justice Laurette Onkelinx en 2005, mal conseillée en la matière, a échoué, comme c'était facilement prévisible. C'est le énième soubresaut.

La situation peut paraître catastrophique. Elle pourrait ne pas l'être si les musulmans engagés dans le devenir de leur religion et de leur foi (et pas seulement dans les institutions et l'argent qui en découle) parvenaient avec sagesse à faire un bilan de la situation et voir plus loin.

1. Le bilan des trente-cinq ans de tentatives de formuler une autorité musulmane "nationale" suggère de ne pas penser qu'il existe des solutions faciles. On a envisagé des élections ou un Conseil de sages. On a sorti de la poche un Mufti. On évoque des Assises aux vertus apparentes d'une assemblée. On parle d'une fédération de fédérations. Autant d'essais improvisés, parfois amplifiés par des médias en manque de boussole. Il n'y a pas de solution facile car il y a une complexité sociologique (la plupart du temps allégrement ignorée) à penser et à mettre en oeuvre une autorité religieuse en islam, en particulier dans le monde contemporain. Mais il n'y a pas non plus de fatalisme de l'impossible autorité en islam.

2. La question de cette autorité concerne les musulmans investis et intéressés par le devenir de l'islam comme religion. Ils ne sont qu'une partie des personnes "d'origine musulmane". C'est avant tout l'affaire interne à une religion et à ses membres.

3. La sphère politique aurait avantage à cesser d'intervenir, au-delà des compétences strictes prévues par la loi et les principes constitutionnels. Il est quelque peu étonnant, par exemple, que, suite à la proposition d'Assises, des partis politiques, tels les Ecolo et le MR manifestent leur soutien. Ces mêmes partis ne s'immisceraient pas dans la procédure de désignation du successeur du primat catholique de Belgique. Le rapport du politique à la religion musulmane n'a pas à être différent de celui qu'il entretient à l'égard d'autres cultes.

4. Malgré les soubresauts de l'instance qui est présumée représenter les musulmans de Belgique, il ne faudrait pas tomber dans le catastrophisme et surtout ne pas jeter le bébé avec l'eau du bain. Car malgré ces vicissitudes et malgré des motivations parfois ambivalentes (entre autre dans le chef des politiques), des choses ont été mises en place et fonctionnent.

Que l'on pense à l'enseignement de la religion islamique. Plusieurs centaines d'enseignantes et enseignants professent dans les réseaux officiels francophone et flamand. C'est un fait important, souvent peu pris en compte, tant l'attention, parfois la fixation, s'est portée sur les mosquées et les imams. Cet investissement des pouvoirs publics, l'engagement et le travail des enseignantes et enseignants et de ceux qui les encadrent sont un cas unique en Europe. Ils représentent un investissement considérable de la part de l'Etat. C'est entre autre par le biais de cet enseignement que se préparent les générations futures de musulmans de Belgique. Cette réalité existe, fonctionne, nécessite des améliorations.

Les aumôneries des hôpitaux et des prisons ont été mises en place. Des parcelles musulmanes dans les cimetières ont été ouvertes. Des mosquées ont été reconnues et sont financées. C'est un fait, même si on devrait s'interroger sur le bien fondé de cette décision, qui manque de vision et peut devenir lourde de conséquences pour l'avenir. Des salles de prières fonctionnent se fondant sur l'engagement bénévole des membres.

Enfin, dans les communes, un dialogue se poursuit et se construit entre associations musulmanes, mosquées et pouvoirs locaux.

5. Autrement dit, au quotidien, des choses existent et se font. Elles vont dans le sens d'une intégration de la réalité de l'islam dans le cadre institutionnel belge, ce qui est souhaitable si on veut éviter que les musulmans ne se marginalisent. C'est d'ailleurs ce qui fait l'originalité du modèle belge par rapport à l'ensemble des pays européens. Car il y a un modèle belge original. Il est adéquat à la réalité de l'islam européen en construction. Inutile de lorgner, comme souvent en Belgique, vers des solutions françaises, britannique, hollandaise ou d'autre pays. Le modèle belge est pilote. Il se fonde sur plusieurs potentialités : l'existence active d'une société civile dynamique et, au sein de celle-ci, des religions; la prise en compte positive de celle-ci par l'Etat; la décentralisation des compétences et de la gestion; un Etat pragmatique (non idéologiquement pragmatiste) prudent, même si parfois des hommes et des femmes politiques font des choix inopportuns et dérégulateurs, dont les conséquences sont rééquilibrées par la décentralisation des compétences.

6. C'est ainsi qu'il faudrait ne pas faire une fixation autour de l'Exécutif. Sa mise en veilleuse, même pour un temps relativement long, n'empêche pas le fonctionnement et l'avancement pratique des réalités de base de l'islam. Son existence est souhaitable bien entendu, mais elle n'est pas vitale. Et au stade actuel, il vaudrait peut-être mieux que cette instance n'existe qu'au minimum, se donnant le temps nécessaire pour mûrir.

7. L'implantation des musulmans en Europe et en Belgique s'est faite par vagues successives depuis les années 1960. Ce sont des personnes d'origines différentes, de formation très inégale. La reconnaissance du culte et, surtout, ce qui est plus important, le devenir même de l'islam belge, exige des leaders et un leadership. Il y a encore une forte carence. En effet, s'ils existent de nombreux leaders religieux locaux fort influents (imams, responsables associatifs), il manque des leaders formés de manière adéquate en fonction de l'avenir et capables de dépasser leur visée locale et partisane. Tout comme manque aujourd'hui un leadership, c'est-à-dire un ensemble quelque peu cohérent de leaders, suffisamment formés, à la hauteur des défis contemporains, guidés par un éthos partagé, véhiculant un langage et une culture commune.

Ces considérations étant faites, quels seraient les scénarios de sortie de crise ?

a) La tabula rasa institutionnelle et le recommencement. Ce scénario vient à l'esprit spontanément. C'est ainsi qu'il fut décidé d'organiser de nouvelles élections pour recommencer à zéro. C'est ainsi qu'on propose d'organiser des Assises ou qu'on pense imiter ce qui a été envisagé en France, sans grand succès. Ces recettes ne s'interrogent pas sur leur efficacité et possibilité objective.

b) La délégation externe. Pour surmonter les difficultés, on cherche appui auprès d'instances musulmanes externes, par l'entremise des ambassades du Maroc ou d'ailleurs ou de la Direction des affaires religieuses de Turquie, organe officiel de l'Etat turc, largement implanté en Belgique. En 2005, on s'est appuyé sur ces instances. Ce recours est contradictoire à l'implantation d'un islam européen. Pas mal de musulmans belges considèrent cela comme une ingérence. L'islam importé de ces pays n'est pas adéquat au devenir d'un islam européen et belge. Que du contraire.

c) La veille dynamique. Elle pourrait s'étaler sur plusieurs années. La crise actuelle est le moment pour marquer une pause salutaire et un levier positif pour préparer l'avenir. L'Exécutif est mis en veilleuse au minimum dans une fonction notariale rigoureuse. On ne se précipite pas à refaire une nouvelle "autorité". Au stade actuel et sans une longue préparation, le nouveau n'aurait pas de chances de mieux fonctionner ni d'être plus légitime que les précédents.

La suppression ou la réduction du financement ministériel pourrait permettre aux musulmans de revenir à l'essentiel et couper dans des dépenses inutiles. Le tri se ferait aussi entre les opportunistes et ceux soucieux réellement du devenir de cette communauté religieuse.

Entre-temps, les activités existantes se poursuivraient et pourraient être consolidées. C'est fondamental.

Avant tout l'enseignement de la religion islamique et les aumôneries. Valoriser le rôle de ce personnel, mieux le former, former les nouveaux enseignants à recruter. C'est un défi majeur et une urgence. Il en va de l'avenir. D'autant plus qu'un bon nombre de ces personnes joue également un rôle dans le monde associatif et dans le monde des mosquées.

Parallèlement, calmement, les musulmans pourraient faire le bilan de l'instance censée les représenter ou constituer leur autorité et s'interroger sur l'avenir. Car les soubresauts ne sont pas seulement dus à des personnes ou des conjonctures. Il y a des raisons structurelles.

L'une est la création d'une instance musulmane sur base électorale. C'est une chimère aux effets pervers qui a séduit pas mal des gens. C'est l'illusion d'un vote individualisé qui ne peut que laisser libre cours aux influences et aux réseaux occultes. C'est le renforcement des clivages ethnonationaux, exaspérés lors des dernières élections. C'est l'instabilité structurelle due à des mobilités d'opinions et d'influences. C'est la réduction politicienne d'une instance religieuse.

L'autre, nous l'avons déjà évoqué, est la carence d'un leadership musulman à la hauteur des défis contemporains de l'islam. Le leadership en place a oeuvré par rapport à la première implantation des premières générations musulmanes. Il a parfois donné naissance à des citadelles de pouvoir. L'avenir c'est autre chose. Les jeunes générations auront à y trouver leur place.

Ce serait donc un temps d'attente et de préparation active, même s'il prendra cinq, dix ans ou plus.

Temps de préparation des acteurs investis dans un champ religieux, formés en Belgique et en Europe aux disciplines islamiques. Temps pour penser et tester de manière progressive les modalités de mise en place d'une instance plus adéquate à exprimer une autorité religieuse des musulmans belges, capable de dépasser les clivages ethnonationaux, de pensée et de courants. Temps de reconstruction d'un consensus autour du spirituel et du religieux, car c'est de cela avant tout qu'il devrait être question. Un long travail de préparation est à faire.

Toute improvisation est contre-productrice. Les musulmans de Belgique devront continuer à innover, positivement, à se construire avec la sagesse et la patience du temps.