Une opinion de Mathieu Van Vyve, professeur en mathématiques appliquées à la Louvain School of Management (UCLouvain) et philosophe.

Sur les réseaux sociaux tournent en boucle depuis quelques mois des posts du style "Greta Thunberg mange dans des barquettes en plastique" ou "Les jeunes qui manifestent pour le climat sont contents de partir en vacances en avion". L'idée est de pointer une incohérence entre les actes du messager et le message qu'il porte, et d'en conclure que le messager perd toute crédibilité et qu'on peut donc ignorer le message. J'aimerais argumenter ici que cette injonction à la "cohérence" n'a aucun sens dans certains cas, et en particulier en ce qui concerne les questions écologiques.

Pour dépassionner le propos, prenons un exemple de fiscalité. Admettons que mes revenus dépassent les 50 000 euros et que pour je sois publiquement en faveur, pour diverses raisons, de porter le taux d'imposition sur le revenu à 55% sur la tranche qui dépasse ce montant, plutôt que les 50% actuels. Allez-vous me traiter d'incohérent parce que je ne verse pas pro-activement ces impôts supplémentaires à l'état ? Non, j'imagine même que si je le faisais, je serais pris pour un cinglé. Il ne viendrait à personne l'idée d'exiger que je sois "cohérent" entre mes actions (les impôts que je verse) et ce pourquoi je milite. Tout au plus certains pourraient trouver bizarre que je veuille changer la législation dans un sens qui m'est personnellement défavorable .

Supposez maintenant que vous appreniez en plus que je me fais payer au noir pour des prestations de consultance à la FIFA. Tout le monde crierait au scandale, et mes appels à une taxation plus élevée sur les hauts revenus seraient vus comme absolument hypocrites et illégitimes. Dans un autre registre, si je milite pour l'interdiction de la fessée, mais que vous apprenez que je l'utilise régulièrement dans l'éducation de mes enfants, vous me rirez au nez. Dans ces deux cas-ci, l'exigence de cohérence entre mes opinions et mes actions semble aller de soi.

Quelle est la différence entre ces situations ? Dans tous les cas discutés ci-dessus, il est question de comportement qui est pénible ou difficile pour l'individu qui est censé l'adopter (s'abstenir de prendre l'avion, payer ses impôts, déclarer l'ensemble de ses prestations, se contrôler vis-à-vis de ses enfants malgré la colère qui monte). Ce qui fait la différence c'est l'identité de celles ou ceux qui retirent le bénéfice de ce comportement. Quand je milite pour réduire les trajets en avion ou augmenter les taxes, je serais d'accord de le faire à condition que l'effort soit partagé par l'ensemble de la population, parce qu'à titre personnel je n'en retire pas plus de bénéfice que les autres. Par contre si vous apprenez que je fraude déjà, vous avez une bonne raison de penser que je ne compte de toutes manières pas payer ces impôts supplémentaires. Et dans le cas de la fessée, ce qui compte surtout pour chaque enfant, c'est si son père lui donne, oui ou non, des fessées.

Bref arrêtons de parler de "cohérence" en ce qui concerne les militants pour le climat. Personne ne renonce de gaieté de coeur à voyager loin et très rapidement. Ce que les manifestants expriment, c'est qu'ils sont parfaitement prêts à renoncer à ce confort parce que c'est un mal nécessaire, mais à condition que l'effort soit correctement partagé. Et c'est parfaitement raisonnable comme attitude.