Opinions

Au cours des dernières décennies, les sociétés occidentales ont été marquées par un phénomène de “complexité croissante”, auquel la Belgique n’échappe pas. La multiculturalité est une réalité tangible, un “fait social”, que chacun peut constater et qui, a priori, n’appelle aucun jugement de valeur. C’est quand il s’agit de “gérer cette nouvelle complexité” que des divergences apparaissent au sein de l’élite, voire au sein des classes dirigeantes. Jusqu’il y a un demi-siècle, la Belgique apparaissait déjà comme étant le pays du “pluralisme communautaire”, (sans être outrageusement communautariste !). Dans les problématiques du vivre ensemble d’alors, (ex. la “guerre scolaire”), les tensions se résolvaient par des compromis, certes coûteux, plus ou moins équilibrés, les protagonistes sachant jusqu’où aller trop loin dans le respect du “pacte” non écrit permettant aux Belges de vivre ensemble, sans se faire la guerre.

Le moins que l’on puisse dire est que la “gestion de la muticulturalité” de nos jours n’obéit plus aux règles du jeu tacites des anciens, les nouveaux venus ne connaissant pas ou feignant de ne pas connaître ces règles. En revanche, forts des libertés constitutionnelles qu’ils ont appris à maîtriser très tôt, ils s’estimaient fondés à revendiquer des droits, plus particulièrement dans le domaine religieux, au risque de susciter des irritations et des grincements de dents, de la part de certains anciens habitants qui n’y voyaient que “provocations” ou “envahissements” ou “exagérations”.

Multiculturalisme ou intégration? L’idéologie que l’on découvre derrière le concept de “multiculturalisme” consiste à faire de la “multiculturalité”, réalité sociale, une “valeur” en soi, un principe érigé en “dogme” d’organisation de la “co-existence”, basé sur le “relativisme culturel”. Celui-ci prétend mettre sur un pied d’égalité toutes cultures et toutes religions, en ce compris des superstitions, des traditions et des pratiques archaïques (exorcisme, enfermement de la femme, mutilations génitales, sacralisation de l’hymen, rejet des mariages mixtes sous peine d’apostasie...), tandis que les valeurs que la société d’accueil considère comme étant à la base de la démocratie et de l’Etat de droit, sont qualifiées de “post-modernes”, de “post-coloniales”... et rejetées en bloc.

L’idéologie multiculturaliste glorifie le “communautarisme”, l’individu n’étant pris en considération qu’en tant que membre de “sa” communauté, adepte de “sa” religion, qu’il serait malvenu de quitter, voire de critiquer. Dans ce sens, le communautarisme mène à l’exacerbation des particularismes, à la manie identitariste, au repli sur soi et sur sa communauté. L’“intégration” (devenue presque un gros mot dans la bouche de certains intellectuels dits “de gauche”), ne serait concevable que dans “sa” communauté, empêchant d’aller vers l’Autre, vers d’autres individus ou groupes, vers la mixité. En revanche, pour les défenseurs de l’ intégration, celle-ci doit être considérée comme un processus de socialisation, par lequel passe tout individu, tous jeunes enfants, nés ici ou venus d’ailleurs, en vue d’acquérir des savoirs, d’assimiler des valeurs (notamment le respect de l’autre et de l’Etat de droit), pour devenir des citoyens autonomes, libres et responsables.

L’intégration : échec ou réussite ? Peut-on parler d’une intégration réussie quand on observe que des communautés homogènes, repliées sur elles-mêmes dans des ghettos urbains, vivent les unes à côté des autres, sans se parler (ne parlant pas la même langue !), sans se mêler, sans se connaître, sans avoir un minimum de projets communs  ? C’est ce constat que mettent en avant certains partis politiques, mais aussi certains dirigeants importants, tels que Angela Merkel. Ces dirigeants et ces partis politiques s’interrogent-ils pour autant,  sans tabou, sur les causes de l’échec de l’intégration ?

A côté de nombreux cas de réussite (il y a des trains qui arrivent à l’heure !), quand l’échec de l’intégration est manifeste, les causes doivent être cherchées, selon nous, à la fois du côté de la société d’accueil (quel Etat européen peut prétendre avoir suivi et pleinement réussi une politique d’ intégration ?), et du côté des nouveaux arrivants qui, la plupart du temps pour des raisons sociologiques complexes, mais aussi parfois par une volonté délibérée de refus de l’intégration, choisissent de vivre en marge de la société d’ accueil .

De l’“éthique” du vivre ensemble dans une “laïque-cité” ? Le vivre ensemble ne se décrète pas. Il résulte de la rencontre des “volontés” individuelles et des groupes qui souhaitent sincèrement vivre ensemble et qui, pour ce faire, posent consciemment des actes adéquats. Pour être efficace, la volonté de vivre ensemble doit partir de la “connaissance” de l’autre, pour mieux le “rencontrer”, pour “retrouver l’ humain” derrière les identités vraies ou proclamées. En revanche, pour que ces “démarches vers l’Autre” aboutissent, il incombe à l’autorité politique de créer les conditions et les cadres institutionnels favorisant le rapprochement, tout en balisant les “particularismes”. C’est là que nous appelons de nos vœux l’avènement de la “laïque – cité du XXIe siècle”, selon l’expression de l’écrivain Pierre Efratas.

La laïque-cité est celle qui propose résolument d’organiser les “affaires sociales” et les “relations inter-personnelles”, au sein de la cité, en séparant clairement le domaine  intime de la “foi”, du domaine  public du “droit”.

Promouvoir l’éthique du vivre ensemble pour réussir l’intégration de tous est le défi qui nous concerne tous, nés ici ou venus d’ailleurs.