Son but n’est pas de fournir des certitudes, mais de se protéger des lavages de cerveau. Le confort des idées reçues ne donne qu’une sérénité illusoire. Mais où se situe cette boîte à outils parmi les nombreuses manières que nous avons de penser ? Une opinion de Luc de Brabandere, philosophe d'entreprise, enseignant, conférencier et auteur (1).

 

Le constat est admis, et il est définitif. Internet est et restera un monde violent ou cohabiteront les contraires. Le nécessaire y est le voisin du superflu, le faux jouxte le vrai, et les bonnes intentions y côtoient les pires.

Arrêtons donc de dire qu’"Internet n’est ni bon ni mauvais, cela dépend de l’usage que l’on en fait". Non, Internet est bon ET mauvais. En même temps, voire au même moment. On y trouve le gérable comme l’incontrôlable, le poison comme le remède.

Donner à Internet le statut d’un outil neutre dont l’utilisateur serait supposé lire le mode d’emploi, c’est une dérobade du genre "on ne peut s’opposer au progrès", une démission du genre "cela nous échappe complètement" ou une pirouette sémantique du genre "responsable, mais pas coupable".

Aux heures de pointe, il ne faut pas dire "nous sommes dans les embouteillages" mais plutôt "nous sommes l’embouteillage". De même nous n’utilisons pas Internet, tous ensemble, nous sommes Internet.

Paradis digital

Mais si Internet est bon ET mauvais, comment alors faire la part des choses ? Aucun règlement, aucune police, aucun gouvernement - et certainement aucun algorithme ! - ne nous protégera des tricheurs, des menteurs, des imposteurs et des prédateurs qui se délectent dans le cyberespace, ce paradis digital hors la loi.

La seule posture efficace est la pensée critique, il faut retrouver en nous la faculté de juger.

Le but de la pensée critique n’est pas de fournir des certitudes, mais plutôt de se protéger des lavages de cerveau. Le confort des idées reçues ne donne qu’une sérénité illusoire, et l’outil de la pensée critique est - l’étymologie ne doit rien au hasard - le critère, que l’on peut définir en première approximation comme "règle ou principe servant à juger".

Critique, critère et jugement sont intrinsèquement liés.

Dans les joutes oratoires par exemple, l’expression habituelle était "que le meilleur gagne !", insensiblement certains voudraient nous faire croire aujourd’hui que le meilleur, c’est celui qui gagne ! Il nous faut comprendre la différence qu’il y a entre l’emporter dans une discussion et avoir raison.

Où se situe la pensée critique ?

La pensée critique se veut claire, cohérente, fiable, précise, mais aussi prudente et pratique. Cernons-la de plus près. Où se situe-t-elle parmi les nombreuses manières que nous avons de penser ?

Quand on cherche ses clés, quand on essaye de comprendre ce qu’un enfant veut dire, quand on joue au Monopoly, ou encore quand on compare deux projets de logements possibles, à chaque fois c’est notre faculté de penser qui se met en action. Elle le fait même la nuit, car un cauchemar n’est jamais qu’un mode supplémentaire qu’a la pensée de se déployer !

Pour mettre de l’ordre parmi toutes ses formes, prenons comme critère la relation qu’entretient la pensée avec la rigueur, car elle peut aller d’un extrême à l’autre.

Certains modes de pensée revendiquent en effet le statut de science, comme les démonstrations géométriques qui ont leurs lois que plus personne ne conteste. D’autres, par contre, ne peuvent avoir cette ambition. Il n’existe pas de théorie de l’intuition ou de l’imagination. La pensée critique se situe quelque part entre les deux, elle ne prétend pas être une science, n’énonce pas de vérités, ne prouve rien mais elle nous invite au doute constructif et au discernement, elle nous pousse à rester en éveil et à nous améliorer sans cesse.

Construire un raisonnement

Développer une pensée, c’est un peu comme bâtir une maison. Ne dit-on pas "échafauder un plan", "construire une réflexion", ou encore "bétonner une argumentation" ?

La métaphore est féconde, poursuivons-la ! À l’image du maçon qui superpose des briques, quiconque raisonne empile des propositions, c’est-à-dire des énoncés susceptibles d’être vrais ou faux, comme "un triangle a trois côtés" ou "le Brexit est une erreur".

Tout raisonnement progresse au rythme de ces petites phrases qui se superposent, la dernière d’entre elles étant la conclusion. Contrairement à une proposition, un raisonnement n’est jamais vrai ni faux, il est correct ou incorrect. S’il est demandé à un mur d’être solide, d’un raisonnement on exige qu’il soit valide. Et c’est loin d’être toujours le cas.

Règles de trois

Quand sur Internet les argumentations sont délibérément construites et distillées pour nous influencer, pour nous persuader, voire pour nous manipuler, c’est alors que doit intervenir la pensée critique. On peut la définir comme une boîte à outils, comme le meilleur équipement possible face aux cybersophistes qui, comme leurs ancêtres de la Grèce antique, se font une joie de plaider une thèse ou la thèse contraire en fonction des intérêts du moment.

La pensée critique peut nous aider trois fois :

- pour détecter la présence d’une argumentation, car certaines sont particulièrement camouflées, voire invisibles;

- pour comprendre le véritable but qu’elle poursuit, car il est parfois déguisé ;

- pour en vérifier la validité, car les illusions cognitives sont aussi fréquentes que les illusions d’optique.

Commencer une phrase par "Je pense que…" n’est pas la même chose que la commencer en disant "Je crois que…", et on confond souvent les deux entames. Or la première est supposée être la conclusion d’un raisonnement correct, alors que la deuxième n’est jamais que la présentation d’une hypothèse.

Prenons garde, clarifions, soyons exigeants. Dans ce qui circule de nuisible sur Internet, il faut distinguer trois choses :

- le faux que l’on communique dans l’intention de nuire (fake news) ;

- le vrai que l’on communique dans l’intention de nuire (atteinte à la vie privée) ;

- le faux que l’on communique sans intention de nuire (rumeur).

On pourrait commencer par penser critiquement cette troisième catégorie !

(1) Dernier livre paru : "Les philosophes dans le métro" (éd. Le Pommier).