Une réflexion de Marie-Odile De Vriendt, professeur de français en rhéto, à l'attention d’Emilie Willocx, étudiante en première année qui s'exprimait ici semaine dernière, et de bien d'autres jeunes.

Chère Emilie,

Ton opinion parue dans La Libre Belgique de vendredi dernier m’a fort touchée, tant je me retrouvais dans tes propos.

Je suis professeur de français en rhéto et me suis reconnue dans la fin d’année chaotique que tu décris. Au même titre que toi, mes élèves ont dû renoncer à leur voyage de fin d’études, point d’orgue de leur année. Quelle amertume j’ai pu alors lire dans leurs yeux !

Quelle tristesse, aussi, de se quitter de cette manière, sans célébrer comme il se doit la fin de leur parcours en secondaire, cap tellement important pour la grande traversée qui les attend ensuite.

Et quelle frustration, enfin, pour nous, professeurs, éducateurs et directeurs qui les avons accompagnés durant cette année, voire plus encore. On s’est dit à peine au revoir...

Je partage d’autant plus cette déception que mes enfants vont vivre cette situation. Mon aîné entame sa rhéto avec une rage froide au fond du coeur. Où est cette année magnifique, pleine de projets, de sorties et de rencontres qu’on lui avait promise ? Ces rencontres qui, comme tu le rappelles si bien, sont tellement importantes au carrefour de votre âge ?

Comment aimer et vibrer malgré cette pandémie

Comment alors concevoir des projets, voyager, expérimenter avec l’insouciance de votre âge, vivre avec intensité des moments d’amitié ; comment aimer, vibrer d’émotions, alors que la pandémie impose la distanciation et nous prive de toute la spontanéité de ces gestes authentiques ?

A tout cela, je n’ai pas de réponses et ne prétends pas en avoir. Mais certains auteurs, par leur réflexion, m’aident à entrevoir un coin de ciel bleu. Et ce sont leurs messages que j’aimerais te faire partager. Peut-être ceux-ci te donneront-ils, à ton tour, un peu d’espoir ?

Albert Camus, par exemple, à travers le personnage de Sisyphe (1) qu’il emprunte à la mythologie, nous permet de résoudre la question de l’absurde.

Sisyphe, c’est cet homme qui, pour avoir déplu aux dieux, est condamné à faire monter un lourd rocher au sommet d’une montagne et de le faire basculer de l’autre côté de celle-ci. Mais, à chaque fois que le rocher parvient au sommet, il échappe au malheureux héros et dévale la pente. Sisyphe doit alors redescendre pour aller chercher son fardeau et recommencer éternellement cette tâche pénible et insensée.

Et pourtant, malgré cela, « il faut imaginer Sisyphe heureux » nous dit Camus. Sisyphe est heureux parce qu’il trouve un sens à ce qu’il fait, même si cela peut paraître beaucoup d’efforts pour rien.

Parce qu’à partir du moment où l’on trouve du sens à ce que l’on vit, on peut se mettre en chemin. L’on peut ainsi mûrir des projets proches ou lointains, modulables aux circonstances. Et c’est bien cela le plus important : essayer malgré tout.

Ainsi, Emilie, pourquoi ne pas déjà préparer ton camp guide de l’été prochain ? Ou envisager une expérience Erasmus pour la prochaine rentrée académique ? Te remettre à la guitare ? ...

Des petits plaisirs quotidiens pas si anodins

De même, dans cette recherche de sens, tu serais étonnée du pouvoir de ces tas de petits plaisirs quotidiens qui semblent si anodins mais qui ont toute leur saveur : la beauté de la nature, le plaisir d’un jogging ou celui d’un bon livre qui, même refermé, ne te quitte pas, une discussion avec un(e) ami(e), ... Oui, même confinés, il est possible de trouver de nombreux exutoires.

C’est peut-être ça, la vertu de ce fléau, c’est qu’il nous oblige à nous réinventer, à aller de l’avant, malgré tout. La vertu ce fléau, c’est qu’il nous fait comprendre que les projets les plus solides sont parfois ceux que l’on compose dans l’incertitude du présent. Avec ténacité. Avec espoir. Avec courage.

Et ce courage, tu l’as déjà en toi, comme ceux de ta génération. Face à un monde où l’humanité n’est plus de mise et où "l’enfer, c’est les autres" (2), beaucoup d’entre vous m’impressionnez par votre capacité d’adaptation, de relativisme et d’humour. Bien sûr, l’avenir est sombre mais vous gardez cette fougue que j’apprécie tellement en vous.

Cette fougue, justement, cultivez-la ! Dès aujourd’hui, elle est précieuse pour nourrir votre capacité à défendre vos idéaux- en particulier, ceux de la transition écologique-, à rester sensibles aux absurdités de ce monde et à vous en indigner.

Et au retour des beaux jours (parce que, oui, ils finiront bien par revenir !), alors, telle une énergie qui s’amasse sous terre, cette même fougue pourra exprimer toute sa joie dans les retrouvailles bien méritées de votre jeunesse. Et célébrer ainsi le temps retrouvé.

Tenez-bon jusque là.

=> 1 A. Camus, “Le mythe de Sisyphe. Essai sur l'absurde”, Paris, collection Folio essais (n° 11), Gallimard, 1985 .

=> 2 Citation bien connue de J.-P. Sartre, issue de sa pièce de théâtre “Huis-Clos”.