Un témoignage de Michèle Van Cutsem, formatrice en Insertion Socio-Professionnelle dans un groupe de remise à niveau, d’alphabétisation, au sein de l'ASBL Le Piment.

18 mars :

C’est le choc, l’annonce du confinement résonne encore comme le grondement sourd de la tempête dans nos esprits un peu abasourdis que je contacte déjà mes collègues et que nous nous partageons les tâches. J’envoie des mails aux stagiaires (c’est le terme que nous utilisons pour désigner nos apprenants) pour leur expliquer les mesures prises par le gouvernement.

Les stages d’observation active que nos stagiaires effectuaient en cuisine de collectivité, dans des magasins, des écoles, des crèches, des maisons de repos et que nous préparions depuis septembre sont interrompus.

17 h : Je peux téléphoner gratuitement à partir de cette heure-là. Appels aux stagiaires : "Ont-elles ou ils reçu le mail, l’ont-elles ou ils compris ?"

- Euh oui, mais tu crois que ça va durer ?

- Tu sais j’ai une adresse mail, mais à la maison j’ai pas internet.

- J’ai pas bien compris.

- Et le stage, on va le recommencer ?

- Et les cours ? C’est quand qu’on recommence ?

- Avec les enfants c’est difficile.

- J’ai été au magasin, il y a plus rien.

- Mon fils est en 6ème année, il a son CEB à passer. Quand les écoles vont réouvrir ?

23 mars :

Nous encodons les heures de cours prestées par les stagiaires, nous avons tout fait pour que chacun soit indemnisé.

Mon collègue planche sur la création d’un site pédagogique.

Je téléphone aux stagiaires : - On rentre quand … ?

25 mars :

Toujours de l’administratif qui se rajoute, quand est-ce que je vais trouver le temps de créer des exercices ? Heureusement que mon collègue assure le suivi pédagogique.

Ça y est, victoire ! Il a mis en ligne un site pour notre groupe.

J’envoie des messages à tous les stagiaires : « Ça y est, on a un site pour le groupe. Voici le lien. Vas-y, participe. Fais-nous part de tes retours. »

27 mars :

J’appelle les stagiaires pour savoir qui s’est rendu sur le site, et qui y participe :

- Oui j’ai regardé, merci.

- Non j’ai pas internet.

- Je vais y aller mais je n’ai pas eu le temps avec les enfants.

- J’ai un ordinateur mais je ne sais pas l’utiliser.

- Merci beaucoup d’avoir pensé à nous.

- J’ai pas la tête à ça pour l’instant.

2 avril :

Première réunion en vidéoconférence avec mes collègues. Nous essayons de nous réinventer, de repenser nos pratiques, nous voulons surtout continuer ce pour quoi nous nous sommes engagés : travailleurs sociaux et formateurs.

3 avril :

Quand ma boîte mail va-t-elle arrêter de m’envahir de tâches se voulant, se disant toujours urgentes ?

8 avril :

Une de mes collègues me dit : - Je ne trouve plus de sens à mon travail.

15 avril :

On nous demande et nous, nous demandons à notre public de travailler à domicile. Mais comment ? Avec quel matériel ? Dans quelles conditions ? Voilà les questionnements auxquels nous renvoient tous nos appels avec les stagiaires. Nous organisons une vidéoconférence pour évoquer la précarité numérique. Nous lançons le projet : il sera le résultat de nos constats.

Enfin j’ai l’impression que nous nous réapproprions un travail de fond qui a du sens, et pas seulement des impositions.

Nous décidons de retourner vers nos groupes afin de nous rendre compte de qui veut (ou peut) nous envoyer des témoignages. Et d’interroger ce que veulent nos stagiaires lorsqu’elles ou ils nous demandent "c’est quand qu’on recommence ?"

17 avril :

Je demande une nouvelle fois qui, au sein du groupe, peut régulièrement visiter le site :

- J’ai plus de données mobiles.

- J’ai pas su payer ma facture.

- J’ai toujours pas réussi à rentrer sur le site.

- Oui j’y vais souvent.

- Merci, j’essaierai.

- J’ai qu’un seul ordi, c’est les enfants qui l’utilisent pour l’école.

Il m’apparaît de plus en plus évident qu’il était indispensable de maintenir ce lien de groupe, mais ce lien n’est qu’un fil très ténu. Sans un espace partagé et une temporalité commune, difficile de tenir le cap à l’aveugle.

20 avril :

Comme tous les débuts de semaine je prends contact par téléphone avec les stagiaires :

- Ça devient difficile avec les enfants. Depuis le début du confinement, je les ai pas laissés sortir, ils sont trop petits, ils vont toucher à tout.

- Je n’ai pas pu payer mon loyer, mon propriétaire est fâché, c’était ça ou ne pas acheter à manger.

- Mes enfants ont peur de sortir. Quand je pars faire les courses ils me disent : Maman, attention il y a du virus !

- Je fais des cauchemars.

- J’ai pas pu décrocher quand tu as appelé, j’étais au commissariat, mon voisin m’a menacée.

- Mes enfants m’ont réclamé des chips, des biscuits, comment veux-tu refuser pour l’instant ?

- En deux semaines, j’ai dépensé mon budget mensuel.

21 avril :

Je recherche en urgence des lieux proches des domiciles de nos stagiaires où il est possible de trouver des colis alimentaires.

27 avril :

Via un message vidéo, je leur demande encore de répondre aux questions posées par les formateurs à propos de la précarité numérique et de nous transmettre leurs témoignages.

28 avril :

J’envoie aux stagiaires un document simplifié pour expliquer la suite du confinement, "le déconfinement" :

- J’ai pas très bien compris, nous c’est quand qu’on recommence ?

4 mai :

Nous bouclons un dossier pour le ministère : comment l’association envisage-t-elle la reprise des cours ? Est-ce possible pour les stagiaires de se rendre dans les locaux de l’association ? D’envisager des cours à distance ? Nous devons justifier les réponses.

Nous contactons les stagiaires un à un. Tous désirent reprendre la formation, mais :

- L’école des enfants ne réouvre pas.

- J’ai pas de solution de garde.

- J’ai peur.

- Ils ont dit pas pour les maternelles.

- C’est quand qu’on rentre ?

- Mes enfants ont peur.

- J’ai une maladie chronique.

- Je suis enceinte, je peux venir.

- Pas question, c’est dangereux.

- A quoi ça sert pour si peu de temps ?

- C’est pas tous les jours ? On va pas faire le stage ?

- Comment je vais réussir mes tests d’entrée en formation qualifiante ?

- Honnêtement, je veux reprendre en entier en septembre mais, maintenant, je suis pas prête.

5 mai :

Nous finalisons le dossier faisant des prévisions de rentrée. Constat : vouloir et pouvoir, ce n’est pas la même chose ! Nous calculons le nombre de masques nécessaire pour les stagiaires et pour le personnel. Nous faisons une liste des mesures essentielles à respecter avant d’envisager une reprise.

Nouvelle vidéoconférence : quelle bouffée d’oxygène ! Nous découvrons la première capsule vidéo dans laquelle on entend, on lit, on voit la parole de nos stagiaires. On comprend aussi leurs difficultés à avoir accès au numérique, l’impossibilité de travailler à domicile, le besoin de reprendre la formation, les difficultés liées au retour et à la nécessité de récupérer les heures de formation.

Nous avions d’abord envisagé de nous intéresser à la fracture numérique mais celle-ci n’est qu’une partie actuellement visible de l’iceberg qui menace de faire sombrer notre navire. Comme toutes les crises, cette crise a un effet révélateur : les criantes inégalités de genre, de revenus, d’accès au logement, à la santé, à l’alimentation, à l’information, ne peuvent plus être tues. Aujourd’hui exacerbées, ces inégalités sociales sont rendues de fait encore plus inacceptables.

7 mai :

À présent, je me mets en pause, je relis mon journalier, je replonge dans mes pensées et j’écris sur mon histoire de travailleuse sociale n’ayant jamais imaginé, même dans son pire cauchemar, de devoir cohabiter avec ce foutu virus. Au moins, je me dis qu’il aura peut-être souligné l’importance de revaloriser les métiers qui font du lien et qui "font du bien" à celles et ceux qui en bénéficient et à celles et ceux qui les exercent, souvent contre vents et marées.

De plus, à l’heure où se planifient des stratégies de relance et un retour rapide à la "normale", n’est-il pas temps de rendre visible l’invisible ? N’est-il pas temps d’enfin écouter la voix de celles et ceux qui étaient déjà les plus fragiles et pour qui cette crise n’est synonyme que de dégâts supplémentaires ? N’est-il pas temps de collectivement lutter pour que, non, tout ne redevienne pas "comme avant" ? Enfin n’est-il pas urgent, notre embarcation prenant l’eau de toutes parts, de durablement remettre en question notre modèle de société ?