Opinions

Karl, un des auteurs du collectif IPPOLITA, groupe de recherche inter- disciplinaire sur les technologies conviviales qui publie sous copyleft, coauteur de “J’aime pas Facebook”, éd. Payot-Rivages, vient de sortir en librairie. Info: http://www.ippolita.net/

Pourquoi doit-on se méfier de Facebook ?

C’est plutôt une question de "mécréance", pour reprendre le terme du philosophe Bernard Stiegler, envers l’un des plus spectaculaires produits du libre marché. Dans ce système où chaque chose, chaque service, et même le temps, a son prix, vous n’allez tout de même pas croire que "Facebook vous permet de rester en contact avec les personnes qui comptent dans votre vie" et cela simplement avec une "Inscription - C’est gratuit (et ça le restera toujours)", dixit la page d’accueil de Facebook ? Croyez-vous vraiment que tout le monde a la possibilité, gratuitement, de construire ses relations sociales sans aucun effort ? Là, on est dans l’ordre de la magie. C’est la croyance dans une technologie du Salut ! Facebook n’est pas différent de Twitter, Google +, LinkedIn, etc. et de leurs homologues dans les pays autoritaires et despotiques : "Vkontakte" en Russie, "RenRen" et "SinaWeibo" en Chine, etc. Si le tarif n’est pas indiqué, c’est simplement parce que la marchandise, et la valeur à échanger, c’est vous, c’est nous : nos identités numériques et le temps passé sur ces réseaux sociaux. Bouger pour rencontrer des amis en chair et en os comporte plus de difficultés et de déceptions. Sur Facebook, on n’a que des amis, alors que dans la rue, dans nos vies quotidiennes, on a aussi des gens qu’on connaît à peine, des gens qu’on n’aime pas, on a des conflits, on a des tensions, etc. Les réseaux sociaux gérés par des entreprises privées formatent nos relations vers le bas, nous capturent dans des processus d’homologation et bouffent notre temps.

Facebook masque, selon vous, un projet libertarien (anarcho-capitalisme où les pouvoirs de l’Etat sont minimes voire inexistants) de conquête du monde et donc dangereux pour la démocratie. Pouvez-vous nous l’expliquer ?

Les libertariens représentent une nouvelle étape dans la mise au point de technologies de domination. Tout au long du livre, on montre comment les "rights libertarians" aux Etats-Unis ont investi dès le début non seulement sur Facebook mais aussi sur d’autres entreprises high-tech censées nous rendre libres. L’idée de la liberté automatique grâce à des machines qui nous connaissent complètement est un cauchemar de contrôle global dans lequel l’humain sera aussi libéré du poids du désir. Pas besoin de te prendre la tête : dis-le, ici, maintenant : où est-tu ? qui sont tes amis ? et tes goûts ? tes préférences ? tes pensées ? Les algorithmes s’occuperont de satisfaire immédiatement tes pulsions avec de la marchandise sur mesure. La pression à "s’autoprofiler" mène à la transparence radicale, une tendance très dangereuse de délégation envers les outils technologiques. WikiLeaks ne fait pas autre chose avec les gouvernements. Ses montagnes d’informations sont du voyeurisme de masse qui génère une insensibilité de masse. Cela n’aide pas la démocratie qui ne découle pas automatiquement de la publication des donnés. Le projet libertarien de "liberté marchande" est d’autant plus dangereux que les mêmes algorithmes peuvent être utilisés aussi bien pour améliorer la publicité personnalisée, et donc la consommation personnalisée, que pour renforcer la censure personnalisée et la répression personnalisée. Le projet libertarien voudrait confier aux technologies la résolution de tous les problèmes. Mais la technologie n’est ni bonne, ni mauvaise, ni neutre. Les objets qui nous entourent ne sont pas des baguettes magiques. Tout est (encore) possible, mais il n’y a plus beaucoup de temps. Surtout si l’on se limite à nager dans l’aquarium de Facebook.

Comme l’avance le groupe Ippolita, doit-on se méfier de Facebook, une société privée où l’échange d’informations n’est qu’un prétexte pour récupérer les données privées à des buts lucratifs (pub, conso, etc) ?

Comme le montre le film “The Social Network”, la vision première de cette start-up est beaucoup plus large et pas si vénale : il existe chez les gens un besoin de partager et une volonté à faciliter nos relations. Quand Facebook a été créé, il n’y avait pas d’arrière-pensée de monétisation. Comme beaucoup de start-up, elle n’apparaît que plus tard, quand il faut financer d’énormes serveurs ou équipes de développement parce que les utilisateurs veulent de nouvelles fonctionnalités. C’est un service qui est totalement gratuit mais qui a coûté et coûte énormément d’argent et donc, oui, il se finance via la publicité. En échange de la gratuité, oui, il y a l’utilisation, plus ou moins bien comprise par les gens, de données pour générer des revenus. Mais ce n’est pas “Dark Vador” et la face obscure du mal. Mark Zuckerberg a bien expliqué vouloir lancer Facebook en bourse, non pour “faire de l’argent” mais pour avoir les moyens de continuer sa vision première. Priorisons les choses.

Facebook et le mythe des amis faciles ne tirent-ils pas vers le bas les relations humaines ?

Je ne pense pas. Aujourd’hui, il y a 4,7 millions de Belges sur Facebook. 66 % y vont tous les jours, 85 % au moins une fois par semaine. Impressionnant. Ce réseau social est devenu partie intégrante de la vie de nombreux d’entre nous. Des études montrent qu’une personne déjà très sociable va avoir tendance à vouloir être sociable via les réseaux sociaux. Outre ce parallélisme, Facebook permet de garder de la connectivité avec des gens “proches” mais à l’autre bout du monde à cause de nos vies trépidantes. De plus en plus de grands-parents arrivent sur Facebook pour garder une relation privilégiée avec des adolescents. Voilà beaucoup de “plus”. Il n’en reste pas moins qu’il faut améliorer l’éducation et la conscientisation du public. N’importe quelle photo ne peut pas être publiée sans prudence et esprit critique. Qu’est-ce que cette phrase ou cette image va dire de moi ? Ces questions accompagnent déjà la génération Y. 70 % de leurs photos publiées sont retouchées. Il enlève ici un joint, là un verre de bière, ils utilisent davantage les fonctionnalités de groupe qui vont réduire la visibilité d’une photo à un cercle restreint. Ils contrôlent davantage, mais ils n’ont pas encore bien compris les infos que Facebook va monétiser ou pas. C’est un manque de curiosité et d’attention. Facebook est très transparent, mais il faut prendre le temps de lire pour s’auto-éduquer. A côté, les médias parlent beaucoup de Facebook, mais finalement avec peu d’explications. Où sont les limites ? Les dangers ? Allez plus loin que les 5 % superficiels. L’intérêt d’un livre comme celui d’Ippolita est d’éveiller les gens sur le fait que toute action est potentiellement médiatisable dans notre univers. Mais pourquoi diaboliser Facebook à ce point ? La presse aime haïr cet acteur. Est-ce parce que son taux d’utilisation ne faiblit pas ?

Faut-il se méfier de Facebook, une étape vers un contrôle global des humains via des technologies de profilage et donc un danger pour la démocratie ?

Les algorithmes vont permettre de faire sortir du magma des réseaux sociaux, ce qui a le plus d’intérêt pour eux. Voilà pourquoi les gens les acceptent. Je crois en un algorithme vertueux qui va surclasser les contenus des personnes avec qui j’ai le plus d’affinités. Sur Google ou Facebook, certains algorithmes ont-ils d’autres desseins ? Je ne suis pas capable de répondre à cette question. Maintenant et plus largement, cela reste un service gratuit qui a nécessité des développements considérables. En contrepartie, il existe peut-être des partis pris financiers ou idéologiques. Mais l’utilisateur reste libre d’être sur Facebook ou pas.

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