Une opinion de Claude Verstraete, économiste et citoyen. 

Pour nombre de citoyens, la Belgique se doit d’être une terre d’accueil, multiculturelle, ouverte sur le monde… y compris donc aux migrants quels que soient leurs origines et motifs. Ceci évidemment pas à n’importe quel prix et n’importe comment. Il s’agit en effet d’être responsable et d’assumer pleinement les conséquences d’une telle politique que ce soit en matière de logement, de formation, d’accès au marché de l’emploi et de manière plus générale d’insertion dans le tissu socio-culturel du pays.

L’absurdité des procédures

Dans le domaine plus particulier du travail, une préoccupation majeure et légitime des pouvoirs publics est de s’assurer que le contenu du diplôme obtenu dans leur pays d’origine est bien équivalent à celui obtenu en Belgique. Le fondement de cette exigence est clair : il s’agit de vérifier que la personne sera effectivement apte à exercer le métier d’infirmière, électricien, de juriste, comptable, chauffeur, garagiste… dans l’environnement socio-culturel et technique belge. Mais, en même temps, on peut tout aussi légitimement s’interroger sur le but ultime de cette démarche : s’agit-il de vérifier que telle personne a bien les compétences pour exercer valablement et concrètement son métier d’origine en Belgique ou s’agit-il simplement de s’assurer que sa formation d’origine correspond formellement au programme d’enseignement belge, et que par conséquent elle est automatiquement apte à exercer son métier ?

Voici un exemple concret qui démontre les limites et l’absurdité des procédures mises en place par nos gouvernements. C’est l’histoire de Myriam (nom d’emprunt), une réfugiée syrienne, arrivée en 2015 en Belgique avec son mari et ses deux enfants. Elle est diplômée en sciences dentaires de l’Université d’Alep et a pratiqué la dentisterie pendant quinze ans dans son cabinet privé et d’autres institutions hospitalières. A priori ses prestations en Syrie sont au moins équivalentes en diversité et complexité à celles qu’elle aurait pu exercer en Belgique, avec probablement même une plus grande expérience s’agissant d’un pays en guerre où les blessés, dans des états extrêmes, affluaient dans son cabinet. Forte de cette expérience et ayant une excellente maîtrise du français, Myriam introduit son dossier afin d’obtenir l’équivalence des diplômes. Et c’est ici que son parcours de combattante débute… Il faut d’abord retrouver son diplôme d’études secondaires car, sans ce sésame, pas de salut…

Chacun aura vite compris que c’est une procédure très simple dans un pays en guerre où la bureaucratie locale est paralysée depuis de nombreuses années. Viennent ensuite les démarches pour obtenir l’équivalence de son diplôme en sciences dentaires en Belgique. Comme la Syrie est située hors de l’Union Européenne, il faut suivre un parcours différent. Et bien sûr il faut passer le fameux examen d’entrée imposé à tous les candidats médecins et dentistes (15 % de réussite sur deux sessions). Le problème ici est que Myriam doit revoir des matières oubliées depuis longtemps en mathématiques, chimie, physique, biologie, aptitudes à l’empathie et philosophie (par exemple analyse des écrits d’Hannah Arendt)… Découragée, Myriam essaie alors la filière universitaire flamande où on lui permet de faire un test en sciences dentaires en français (mais oui) qui, en cas de réussite, lui permettrait de passer en Master moyennant quelques ajustements. Myriam réussit cet examen mais attention : pour passer en Master, il faut évidemment une maîtrise parfaite de la langue de Vondel… Le niveau de cet examen est si élevé (il est vrai que, lorsqu’on soigne les dents d’un patient, on dialogue beaucoup avec lui) qu’elle abandonne cette piste. À nouveau découragée, Myriam se rabat alors sur une formation de trois ans en hygiène dentaire qu’elle vient de commencer… Elle ne pourra donc plus jamais exercer son métier de dentiste qu’elle a pratiqué pendant quinze ans dans des conditions infiniment plus précaires en Syrie.

Procédure d’urgence et stages

Cette histoire illustre, hélas, les limites de notre système d’admission et l’absurdité de nos procédures fermées, inflexibles, ne tenant absolument pas compte des compétences prouvées sur le terrain. La Belgique se prive ainsi d’un talent expérimenté et mine injustement l’avenir d’une personne et de sa famille. Alors combien de Myriam faudra-t-il encore avant que l’État ne se montre plus créatif et flexible ? Est-ce si difficile - pour des cas aussi avérés que celui de Myriam - d’envisager une procédure d’urgence où par exemple le ou la candidate ferait un stage de quatre semaines dans quatre cabinets dentaires différents qui établiraient un rapport structuré et circonstancié sur les capacités réelles, observées de la personne ? Certes il faudra prévoir des balises très claires (preuves irréfutables de diplôme et d’expérience professionnelle). Mais nous manquons cruellement d’imagination, d’audace et de pragmatisme. Arrêtons notre approche bureaucratique de l’humain. Cessons le gaspillage de nos compétences. L’immigration heureuse et bénéfique pour tous existe bel et bien dans tous les domaines comme l’a encore démontré récemment le couple d’origine turque Özlem Türeci et Ugur Sahin, fondateur de BioNTEch, en découvrant un vaccin anti-Covid. Pourrons-nous un jour décerner à notre pays un diplôme d’excellence en humanité ?

Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction. Titre original : "Équivalence des diplômes ou évaluation des compétences ? Bienvenue en Absurdistan"