Une opinion d'Armand Beauduin, théologien, directeur général hon. du SeGEC.

Le débat est relancé, prudemment comme cela s’impose, sur l’avenir du cours de religion et de morale. Rendre l’offre religion/morale facultative, je ne suis pas certain que ce soit constitutionnel mais je suis certain que l’effacement de la religion catholique de la grille-horaire ne convient pas à l’enseignement catholique et à l’exercice de sa liberté. La proposition est davantage traitée en opportunisme politique que sur le fond, en négligeant les effets induits sur l’analphabétisme religieux, dénoncé en France par le rapport Debray, ainsi que sur l’approche scolaire avec ses exigences critiques. Ce sera une occasion manquée de contribuer à la formation spirituelle des jeunes, si occultée par la société matérialiste et consumériste.

Un dialogue entre foi et raison

Il est en effet préjudiciable de laisser sombrer dans l’ignorance la complexe histoire du fait religieux et du fait chrétien, religion de la “sortie de la religion”. C’est ignorer d’où nous venons. Et “qui ignore d’où il vient, ignore où il va” (Hannah Arendt).

Certes, la philosophie des Lumières a interrogé à juste titre les certitudes des religions. Le développement des sciences les a rendues plus modestes dans leurs lectures des origines du monde et de l’homme. Mais ce n’est pas sans tenir en elles quelque chose de l’héritage des religions. La philosophie de Kant et ses trois questions philosophiques en sont un exemple. Que puis-je savoir ? Que dois-je faire, en commençant par la règle d’or retrouvée dans toutes les religions : “ne faites pas aux autres ce que vous ne voulez pas qu’ils vous fassent”? Que puis-je espérer ? Kant savait ce qu’il devait au récit mythologique de la Genèse, à ses classifications, son intuition que le monde n’est pas Dieu et que Dieu n’est pas le monde. Hegel savait aussi ce que sa pensée devait à l’avènement de la vie de l’esprit dans le long récit biblique, depuis nos lointaines origines jusqu’au Nouveau Testament. Ainsi, “les lumières de la raison ne vont pas sans les lumières de la religion” (J.M. Ferry).

À vrai dire, il en va de cette manière dans la philosophie des Grecs, chez les pré-socratiques, chez les disciples de Socrate, Platon et Aristote, et dans leur dépassement des imaginaires de la mythologie. Et pour me limiter au judéo-christianisme, il faut rappeler comment les juifs d’Alexandrie, Philon, se sont évertués à transcrire le récit biblique en leçons de sagesse. Les premières communautés chrétiennes, déjà chez Jean, puis les Pères de l’Église grecs et latins, déjà chez Justin au IIe siècle, se sont présentés comme philosophes et ont tenté de redire ce qu’ils tenaient de l’événement fondateur de la Pâque juive et de la Pâques chrétienne dans les catégories platoniciennes chez les Grecs, dans les catégories stoïciennes davantage chez les Latins.

L’histoire de la théologie témoigne d’un perpétuel échange entre foi et raison, théologie et philosophie, d’une lecture comme d’une ellipse à deux centres, Dieu et l’homme, comme ils se manifestent l’un à l’autre dans notre condition historique toujours en chemin, quand le centre n’est nulle part et la périphérie partout.

Ce serait se méprendre sur l’enseignement de la religion catholique que de la prendre pour une tentative de prosélytisme, à rebours du respect de la liberté de la foi, ou comme une tentative d’embrigadement vaine dans les rangs de l’Église. Ce serait ignorer les évolutions plus récentes du programme de religion à l’école qui ont appris à faire droit et aux questionnements philosophiques et au dialogue inter-convictionnel, qui enrichit chacun des interlocuteurs dans la compréhension des autres et dans celle de soi-même. Ce serait ne pas prendre en compte comment la foi chrétienne s’est réinterprétée incessamment, en prenant des formes diverses, jusqu’à l’époque récente par l’herméneutique, la phénoménologie, les philosophies du langage (Paul Ricoeur) qui connaissent la différence entre langage scientifique et langage poético-symbolique. Ces derniers sont deux formes d’accès à la vérité de notre condition humaine, de l’être-au-monde avec les autres.

Il serait dommage d’abandonner les élèves à l’analphabétisme du fait religieux et du fait chrétien qui a tellement marqué la culture occidentale. Cela les rendrait étrangers à la compréhension de nombreuses œuvres d’art, chefs d’œuvre littéraires –Dante, Bernanos… – arts picturaux – une annonciation de Fra Angelico, une passion de Grünewald… – musique –une Cantate de J.S. Bach, un requiem de Mozart, de Verdi, de Fauré… Cela les rendrait étrangers aussi à ce que les ressources de l’Évangile ont pu et peuvent encore apporter, malgré nos échecs, à l’amour du prochain et à l’espérance qu’un autre monde est possible.