Une carte blanche de Laura Rizzerio, philosophe à l'UNamur.

Nous sommes nombreux à penser que, cette année, la fête de Noël n’en sera pas une. "On fêtera Noël en juillet", a-t-on dit, mais nous sentons que cela n’a guère de sens. Noël, c’est Noël, et ce ne sera jamais pareil en juillet. La tristesse et le désespoir s’installent ainsi dans nos cœurs et nos maisons, alors que Noël est une fête de joie et de lumière. Comment faire pour que la crise ne tarisse pas en nous la joie et l’espérance ?

En 1940, alors qu’il était prisonnier dans un camp allemand à Trêves, Jean-Paul Sartre a écrit un étonnant conte de Noël, Bariona et le fils du tonnerre, dont les rapprochements avec la situation actuelle méritent qu’on s’y attarde. Répondant à l’appel de l’aumônier du camp qui lui demandait d’égayer le Noël des prisonniers, Sartre rédige en effet une pièce pleine de joie et d’espérance.

Bariona, le protagoniste, est le chef d’un misérable village juif proche de Bethléem. Incapable de stopper la crise que traverse son village opprimé par l’envahisseur romain et obligé à lui verser un impôt de plus en plus insupportable alors que travail et pâturages viennent à manquer, Bariona, désespéré et lucide, projette froidement une solution radicale : l’impôt sera payé mais les villageois seront contraints à ne plus faire d’enfants. Voilà donc la seule parade que l’intelligence brillante de ce chef a trouvée pour se soustraire à l’oppression romaine : faire mourir le village. Drôle de solution qui en rappelle d’autres, plus contemporaines.

"Tu n’es pas ta souffrance"

La suite de l’histoire est connue car elle reprend fidèlement les Évangiles. L’ange annonce aux misérables bergers la naissance du Messie, celui que tout le monde attend pour être délivré de l’oppresseur, et le peuple exulte. En actualisant le contexte, Sartre fait jouer aux personnages de la pièce les attitudes qu’on adopte généralement en temps de crise : l’insubordination aux règles et à ceux qui les établissent, la crédulité non réfléchie, la rigidité d’esprit, l’envie de n’en faire qu’à sa tête, le désespoir, mais aussi la docilité aux événements qui apportent la lumière et permettent de trouver au fond de soi les ressources pour conserver joie et liberté face à la souffrance, à l’oppression et à la misère. Bariona incarne presque toutes ces attitudes. Sartre le fait passer de l’une à l’autre tout au long de la pièce, jusqu’à une improbable "conversion" lors de la rencontre avec le roi mage Balthazar.

Ces deux personnages, Bariona et Balthazar, illustrent de façon admirable la conviction du jeune Sartre à propos de la "libération" de soi : elle ne viendra pas de l’extérieur, comme le résultat d’un programme ou d’un calcul. Ce serait illusoire de le croire. La délivrance de nos vies oppressées dépend d’une attitude intérieure que chacun peut développer en toutes circonstances si son cœur reste ouvert à l’inattendu et au mystère. Venu à la crèche pour étrangler le nouveau-né et en finir avec le Messie, Bariona se met de nouveau à espérer lorsqu’il voit le bébé à travers les yeux de Joseph qui le regarde. Or l’espoir, dit Sartre, "c’est le fait d’un homme et même un devoir pour lui, car sans cela il n’y a plus d’humanité". Et, en effet, en commençant à espérer, Bariona se trouve transformé en son humanité et peut voir la réalité autrement, en comprenant finalement les paroles du roi Balthazar qui lui explique la "bonne nouvelle" de Noël. La naissance du Messie ne signifie pas la délivrance immédiate de tout ce qui fait souffrir, car le Christ est annoncé dans l’Écriture comme un Messie souffrant. Cette naissance vient apprendre "que tu n’es pas ta souffrance. Quoi que tu fasses, tu la dépasses infiniment, car c’est toi qui lui donnes son sens et la fais ce qu’elle est". Noël annonce que nous sommes libres, dit Sartre, d’une liberté qui ne dépend pas de la cessation de nos souffrances mais du sens et de la place que nous leur accordons dans nos vies. Et cela est possible si nous laissons entrer en nous la lumière venant d’un événement ou d’une rencontre inattendus qui révèlent à nous-mêmes qui nous sommes réellement. C’est bien ainsi d’ailleurs qu’on décrit le mystère de Noël : "la lumière est venue dans le monde et les ténèbres ne l’ont pas arrêtée".

Au cœur d’une crise qui n’en finit plus, nous pouvons, nous aussi, découvrir qu’il ne tient qu’à nous de faire place à la lumière, là où elle se donne à voir. Et si elle ne peut passer que par les fêlures de nos vies vulnérables, permettons à la lumière de les traverser. Le reste suivra. Voilà ce qu’est la joie de Noël, et voilà pourquoi elle est possible maintenant, même dans l’étroitesse de nos bulles.