Un texte de Bernard Yerlès, comédien.

Madame la Première ministre,

Messieurs les ministres-Présidents,

Je voulais vous faire part ici, par mon expérience personnelle, d’une situation dramatique qui concerne toute une partie de notre population: nos parents, nos "vieux", confinés maintenant depuis trois semaines, dans leur maison de repos et sans possibilité de visite. Je m’adresse à vous car les méandres de la politique belge, avec ses neufs ministres de la santé, m’échappent un peu.

Ma mère, Eliane Martin, 85 ans, est atteinte de la maladie d’Alzheimer. Elle est en résidence médicalisée depuis quelques semaines, comme 144.000 personnes dans notre pays semble-t-il. Pour tout vous dire, elle a été placée juste un mois avant l’annonce de notre confinement. Cela devenait nécessaire, pour des raisons personnelles et familiales, et même si d’autres possibilités peuvent exister (assistance à domicile), la confier à un personnel qualifié, dans une institution dont la mission est d’entourer au mieux ces personnes en fin de vie, nous a semblé la meilleure solution. Ce n’est cependant pas une décision qu’on prend à la légère. Dans notre famille, nous en connaissons les tenants et aboutissants, ma sœur étant référente démence, responsable depuis de nombreuses années du service kinésithérapie au home du CPAS de Boisfort, Bruxelles. J’y ai animé, récemment, avec beaucoup d’émotion, une rencontre autour de Cyrano de Bergerac. Eh oui ! Les vieux, nos vieux, sont notre mémoire, et même s’ils la perdent parfois, il est important d’en prendre soin et de les entourer de nos attentions.

Je me suis renseigné et j’ai vu les chiffres : 144.000 personnes -chiffres 2018-, donc, seraient aujourd’hui placées en maison de repos dans notre pays. 144.000 personnes encadrées par des professionnels dont je voudrais louer ici l’investissement, le dévouement et le professionnalisme. 144.000, ce n’est pas rien!

Ces personnes âgées, déjà en situation de fragilité pour beaucoup d’entre elles, sont donc coupées du monde, depuis le 18 mars, de tous contacts "réels", de toute stimulation affective, physique ou intellectuelle de la part de leur proches. Nous savons que les activités (ateliers, loisirs...) mis en place par le personnel ne sont plus autorisés. Les voilà donc dans leur chambre, 24H/24. Concernant ma mère, que nous pouvons avoir au téléphone quand c’est possible, ou quelques minutes à travers une vitre du hall d’entrée de la maison de repos où elle se confine, nous voyons bien les conséquences dramatiques que cela provoque sur ce qui lui reste de clairvoyance.

Bien sûr, nous savons la nécessité de ce confinement pour des raisons évidentes de sécurité sanitaire, nous voyons bien comment ce virus, bénin pour 85% de la population, est terriblement mortel pour nos aînés, principalement les plus de 70 ans, souvent atteints d’autres pathologies qui en font les premières victimes.

Cependant, il y a fort à penser qu’un tel confinement sur la longueur est en train de faire au moins autant de dégâts, psychologiques... et physiques. J’ai lu, à travers une enquête faite récemment qu’une majorité de nos anciens auraient préféré vivre avec la menace du virus mais continuer de voir leur famille, que de s’isoler loin d’elles sans contacts ou visites. L’importance du "lien", charnel, vital, s’exprime ici de la plus belle des manières.

Il n’est pas question ici de vous demander des passe-droits. Mais surtout vous demander de réfléchir dès aujourd’hui (la politique, c’est prévenir!) avec les équipes spécialisées sur le sujet, à faire passer de manière prioritaire (au moins autant que vous prendrez des mesures économiques pour la relance du pays, j’en suis sûr...) un accès rapide aux maisons de repos. Des milliers de familles sont en attente, et l’urgence de trouver des solutions s’impose. Donner les moyens à nos institutions, et réfléchir avec elles à des solutions, me semble prioritaire. Par exemple, création d’espaces de rencontre sécurisés, la possibilité d’avoir accès aux tests, et de savoir si une personne de la famille est immunisée, ce qui lui permettrait (avec autorisation spéciale et précautions utiles) de se rendre auprès de son parent. Cela soulagerait d’autant le travail du personnel médical qui, nous le savons en ces temps difficiles, met les bouchées doubles et est épuisé par la surcharge de travail. Tout cela demande sûrement des moyens financiers. Ne mégotons pas dessus. Cette crise nous fait percevoir la nécessité d’un État qui se donne les moyens de protéger les personnes les plus démunies et vulnérables, plutôt que de se soucier des dividendes du CAC 40.

Madame, Messieurs, nous sommes en train d’oublier que la santé nos aînés va de pair avec la force des liens affectifs qui nous sont, à tous, nécessaires.

Il s’agit de ceux qui nous ont donné la vie. De ceux à qui nous voudrions retourner un peu de ce qui nous a été donné et transmis.

J’espère que vous entendrez ce cri qui, je le sais, est partagé par des milliers de personnes dans ce pays.

Bien à vous.

Bernard Yerlès, comédien.