Opinions

Economiste. Auteur de "Les Attracteurs informationnels : information et savoir dans l'entreprise." (*)

Bénis soient feu le président Reagan et Madame Thatcher pour avoir dressé durant leurs règnes des autels aux néolibéraux, propageant ainsi avec zèle la religion de l'économie casino, qui nous fait chaque jour tant de bien ! Voici maintenant près de trente ans qu'avec la libéralisation des marchés financiers, la mondialisation des mouvements de capitaux et le démantèlement des réglementations et contraintes qui les opprimaient, l'économie financière a fait un gigantesque bond en avant.

Qu'on en juge plutôt. L'économie réelle mondiale, mesurée par le PIB mondial, représente en 2006 48 400 milliards de dollars (48,4 tera dollars). Le volume du commerce mondial, biens et services, s'élève quant à lui la même année à 14,47 tera dollars. En ce qui concerne l'économie financière, en 2007, l'ensemble des transactions sur le marché des changes est de 3,2 tera dollars par jour et les transactions en produits dérivés de 2,1 tera dollars par jour. Une dizaine de jours suffisent donc pour que le volume des transactions dépasse le PIB mondial (1).

Ces quelques chiffres démontrent que nous sommes en face de deux économies dont les ordres de grandeur sont radicalement différents : l'économie financière et l'économie réelle. La première représente de l'ordre de 23 fois le PIB mondial (2). L'économie réelle, avec les échanges qu'elle induit, est celle qui produit les biens et les services qui nous permettent de nous loger, de nous vêtir, d'éduquer nos enfants de nous soigner, de nous distraire.

Les financiers l'ont démembrée, disséquée, atomisée, l'ont pressée pour en extraire tous les risques possibles et imaginables puis ils ont malaxé, trituré, arrangé, combiné et recombiné les morceaux, titrisant, sicavisant, indexant, dérivant à tout va pour en faire un magma d'instruments et d'outils financiers censés faire le bonheur de l'économie réelle. Ils sont descendus de la montagne avec les tables de la loi des marchés, ils ont convoqué des hordes de thuriféraires, bardés de diplômes, pour justifier leurs actions et chanter leurs louanges et engagé leurs troupes de sicaires qu'ils ont très grassement rétribués. Ils se sont alors mis à jouer avec ce qu'ils avaient construit.

La financiarisation de l'économie a ainsi donné naissance à un gigantesque casino offrant les martingales les plus invraisemblables, fruits véritables de l'innovation financière. Nous fûmes bien sûr séduits par son allure sérieuse et respectable et invités à venir "investir" (=jouer). Qui ne rêve pas au fond de lui, si l'occasion lui est donnée, de participer à une richesse dont l'opulence s'étale sous ses yeux ? Seulement les roulettes sont faussées, les dés pipés, les cartes biseautées et les croupiers corrompus. En dernière analyse, les financiers se livrent à leurs petits jeux avec les ressources de l'économie réelle. Or les crises financières se suivent avec une fréquence alarmante (3), démentant le dogme d'une stabilité économique apportée par la libéralisation des marchés. Elles prennent chaque fois leur livre de chair et c'est l'économie réelle qui paie la note : chute de la croissance, licenciements dus aux "restructurations" provoquées par le ralentissement économique, ruines de l'épargne, chômage.

La spéculation compterait pour 20 à 25 pc dans l'augmentation des prix du pétrole et des matières premières, dont les produits agricoles, ce qui n'a rien d'étonnant au vu des chiffres mentionnés ci-dessus. Elle se reflète fatalement dans les prix que nous payons. La financiarisation repose sur des bulles : promesses de rendements extraordinaires, afflux de capitaux, affluence des agents provoquée par le maintien de la hausse, relâchement du jugement, aveuglement et, finalement, un petit accident se produit et se propage à tout le système. L'édifice, bâti sur le sable, s'effondre.

Le monde financier a réalisé des profits fabuleux pendant la phase haussière. Main sur le coeur, il jure n'avoir rien vu venir, malgré leurs tribus de spécialistes. Alors les banquiers se lamentent, appellent au secours les banques centrales qui, bien obligées de céder au chantage, interviennent et s'efforcent de les sauver de leurs propres turpitudes (c'est de notre argent qu'il s'agit). Les banques refusent évidemment avec véhémence toute mesure de contrôle, promettent de bien faire attention... et recommencent (4).

La crise dans laquelle nous sommes en train de plonger est multiforme dans ses causes : on cite pêle-mêle les pressions exercées par une demande accrue due à la croissance des pays émergents, Chine, Inde, Brésil ; le réchauffement climatique et les mesures qu'il entraîne pour le contrer, les agro-carburants ; l'envol des prix du pétrole et des matières premières... Il ne faudrait pas qu'elles viennent à masquer les lourdes responsabilités des financiers dans sa genèse et son aggravation, ni occulter le fait que l'économie financière, frappée de folie, échappe à tout contrôle et qu'elle est devenue un facteur systémique de déstabilisation. Il est vital de parvenir à la brider.

Des pistes existent qui préconisent une régulation globale du monde financier, ce que François Morin (5) appelle un comité global de régulation. Une autre serait d'arriver à séparer économie financière et réelle, un peu dans la ligne de la séparation entre banques d'affaires et de dépôts opérée après la crise de 1929 ou des doubles marchés (6). Il n'est pas inutile enfin de réfléchir à l'aspect moral de la financiarisation.

Dans le "New York Times" du 21 janvier 2008, l'éditorialiste Paul Krugman démontre la nécessité de déconstruire le mythe des années Reagan. Il cite à ce propos un extrait d'un discours prononcé par Bill Clinton lors de la campagne électorale présidentielle de 1991. "Les années Reagan et Bush ont exalté la poursuite du profit privé au détriment de l'engagement pour le bien public, la satisfaction des intérêts particuliers au détriment du bien commun, la richesse et la renommée au détriment du travail et de la famille. Les années 80 nous firent entrer dans un âge d'or de cupidité et d'égoïsme, d'irresponsabilité et d'excès, et de négligence" (7). Ces paroles s'appliquent également à nous ; elles sont plus que jamais d'actualité.

(1) Sources OMC et BRI.

(2)Interview de François Morin par "Marianne 2007 Info" à propos de son livre "Le Nouveau Mur de l'argent". Editions du Seuil, 2006.

(3)1987, krach des marchés d'actions ; 1990, krach des "junk bonds" ("obligations pourries") et crise des Savings and Loans (caisses d'épargne américaines) ; 1994, krach obligataire américain ; 1997, première tranche de crise financière internationale (Thaïlande, Corée, Hongkong) ; 1998, deuxième tranche (Russie, Brésil) ; 2001-2003, éclatement de la bulle Internet, Enron, crise des "subprime".

(4)Pour la crise des subprimes, lire dans le "New York Times" "A Catastrophe Foretold" de Paul Krugman, "NYT" 26 octobre 2007, de même que l'analyse de Edmund L. Andrews "Fed Shrugged as Subprime Crisis Spread" dans le "NYT" du 18 décembre 2007. Lire également "Quand la finance prend le monde en otage" de Frédéric Lordon, "Le Monde diplomatique", septembre 2007 et "Comprendre la crise du crédit structuré" de Michel Aglietta dans La lettre du CEPII, N° 275 février 2008.

(5) cf. supra.

(6) "Comment protéger l'économie réelle ?" de Frédéric Lordon, "Le Monde diplomatique", septembre 2007.

(7) "Debunking the Reagan Myth" de Paul Krugman, "New York Times" du 21 janvier 2008. "The Reagan-Bush years, he (Bill Clinton) declared, have exalted private gain over public obligation, special interests over the common good, wealth and fame over work and family. The 1980s ushered in a Gilded Age of greed and selfishness, of irresponsibility and excess, and of neglect."

(*) Descartes et Cie, 2005