Une opinion de Baudouin De Rycke; enseignant et auteur de quelques essais sur le thème de l’éducation.

Comment s’étonner qu’affleure l’anarchie dans nos contrées (dérives sociales, lamentations quotidiennes, dégénérescence des mœurs, augmentation régulière de la violence, des suicides, de la consommation des psychotropes...), quand se dénaturent et se tarissent, aux yeux du peuple déboussolé, la famille, l’école, la religion et l’État, ces laboratoires d’idées, ces éveilleurs de conscience qui éclairent et nourrissent nos choix de vie depuis des millénaires ?

Au sein de la première (la famille), les parents, plongés en permanence dans un rythme de vie dévorant, sont de moins en moins aptes à maintenir leurs enfants dans un cadre vie strict et harmonieux, leur santé nerveuse se dégradant au fil du temps, au détriment de leur écoute et de leur disponibilité.

Au sein de la deuxième (l’école), l’éducation morale est devenue anecdotique sous la pression des sacro-saintes compétences.

L’anticléricalisme forcené des dernières décennies est venu quasiment à bout de la troisième (la religion), qui désormais se vit essentiellement dans l’ombre ou la solitude pour les uns, dans l’arrogance, la crainte et parfois même la honte, pour ceux dont la religion est plus ostensiblement contestée.

Les préceptes d’amour, d’humilité et de respect que martelaient les Anciens, croyants ou incroyants, ont peu à peu cédé la place à des formes de bien-être qui n’auraient rien de répréhensible si l’esprit de compétition de notre époque et l’individualisme qui en a résulté ne les avaient perverties au point d’en faire des outils de domination.

Enfin, les appels de l’État aux devoirs civiques sont devenus quasiment inaudibles. Avec le temps et "les affaires" répétées, plus sordides les unes que les autres et relayées dans un temps record par les médias, la crédibilité des politicien(ne)s s’est érodée aussi profondément que celle des guides spirituels et des professeurs, un nombre croissant d’individus se référant désormais à leurs propres lois et semblant n’avoir pour seule ambition que la jouissance de leurs sens et le contrôle de leur santé financière : programme de vie un peu court dans le cadre d’une déshumanisation sans précédent et d’une paix sociale continuellement en péril...

Épuisés d'être sur le qui-vive

En réalité, ces quatre sources de vie s’enlisent peu à peu dans une vision utopique de la liberté.

De nos jours, comme nous le fait comprendre Bertrand Vergely dans un ouvrage récent, celle-ci consiste à augmenter à l’infini les possibilités de choix, par une conquête quasi obsessionnelle des droits, dussent-ils être à l’origine d’une tyrannie . En apparence, ces droits nous rassurent. Mais comme nous craignons continuellement de les perdre, ils ne nous apportent aucun apaisement durable. Être sans cesse sur le qui-vive nous épuise. Ne nous sentant jamais libres d’esprit – obsédés que nous sommes par notre liberté – nous sombrons peu à peu dans la mélancolie. 

La vraie liberté est intérieure, nous rappelle encore ce même auteur. Elle consiste à se sentir libre, même quand on ne l’est pas objectivement. Ce genre de liberté vient de la sagesse et de rien d’autre...(*) Là se situe le bon sens, à mes yeux. Et de chercher à comprendre pourquoi il nous échappe réconcilie presque toujours avec la vie, que nous avons la triste et impulsive habitude d’incriminer, quand nous devrions avant tout nous livrer à une sévère, lucide et courageuse analyse critique de nos propres comportements.

(*) Bertrand Vergely, La vulnérabilité ou la force oubliée, Aux racines de la liberté, éd. Le Passeur, 2020, pp.191 à 194

Titre et intertitres de la rédaction. Titre original : "La perte de bon sens... et de vraie liberté"