Opinion de Mehmet Saygin, juriste pour le Think Tank Vigilance musulmane.

Tout doucement, la parenthèse des élections communales commence à se refermer, laissant derrière elle son cortège d’heureux et de malheureux. C’est la loi du genre. Ce rendez-vous électoral est aussi un moyen de se faire entendre pour une série d’initiatives citoyennes qui ne trouvent pas dans les partis établis le relais de leurs revendications.

On voit ainsi fleurir des listes qui relèvent le défi de se mesurer au suffrage universel. C’est d’autant plus vrai que l’échelon communal permet par exemple à un individu de déposer une liste et d’y figurer tout seul. Rien que dans certaines des 19 communes de la Région de Bruxelles-Capitale se sont présentées plusieurs listes dites contestataires, comme Egalité, Pirate, Nation ou encore Islam.

Le soir du 14 octobre, cette dernière a même réalisé une performance électorale en faisant élire dans les communes de Molenbeek et d’Anderlecht respectivement un conseiller communal pour un candidat. Le choix du nom lors du dépôt de liste a sans doute joué un rôle prépondérant dans ce résultat.

Moralement, cette instrumentalisation visant à détourner un identifiant collectif est contestable. Est-ce pour autant un événement politique ? Selon nous, absolument pas ! D’autant plus que M. Ahrouch, à l’origine de la liste Islam, en est à sa troisième tentative après les listes Noor à la Chambre en 1999 et 2003, et PJM (Parti jeunes musulmans) aux régionales de 2004. Ces multiples tentatives n’ont jamais été couronnées de succès, pas plus qu’elles n’ont donné lieu à l’émergence d’un mouvement politique. Par ailleurs, notre système électoral n’offre comme perspective que la marginalité à des initiatives minoritaires comme la liste Islam.

L’événement, c’est une conférence de presse que les deux élus de cette liste ont organisée le 29 octobre dernier. Dans un registre provocateur, ils déclarent qu’ils sont des islamistes et qu’ils souhaitent "instaurer la charia à la suite d’un referendum dans dix-quinze ou vingt ans" . Sharia4Belgium, un autre groupuscule qui a annoncé sa dissolution dernièrement, ne disait pas autre chose il y a quelques mois. A chaque fois, le buzz médiatique est garanti, la stigmatisation de l’islam et de tous les musulmans du pays aussi.

Nourris par les déclarations farfelues tenues par les représentants de cette liste, qu’il est inadéquat de qualifier de parti ou de mouvement, les médias se sont vite emparés de cette curiosité politique. Débats et reportages télé et radio, titres de presse racoleurs, pétitions en faveur d’une interdiction, appels à instaurer un cordon sanitaire, la machine à faire peur est bien lancée !

Cela nous rappelle la poussée de fièvre qui a suivi l’élection en 2009 d’une députée portant le foulard au Parlement régional bruxellois. La plupart des réactions exprimées nous semblent disproportionnées et populistes. Il n’est question pour nous ni d’interdiction ni d’instauration/maintien d’un cordon sanitaire. En revanche, il est question de rappeler les limites qu’impose la loi en matière de liberté d’expression.

Ces limites s’appliquent à tous, sans distinction. A ce stade, il n’y a pour nous qu’un problème : l’utilisation abusive du label Islam. Ce problème doit trouver une solution; des pistes sont en cours d’examen.

Si nous réagissons, au-delà des excentricités qui attisent actuellement l’appétit de la sphère médiatique, c’est pour adresser un rappel nécessaire à la classe politique principalement, mais aussi aux médias. En effet, la question du respect des libertés religieuses, notamment la liberté de porter le foulard dans l’enseignement et dans la fonction publique ou le droit de consommer une alimentation conforme à ses convictions religieuses, relève de la pure application du principe d’égalité et du respect des droits fondamentaux garantis par notre Constitution et par la Convention européenne des droits de l’homme.

Ces revendications appelant au respect des libertés individuelles existent et sont portées de longue date par de nombreux démocrates, depuis une époque où ni la liste Islam ni ses anciens avatars n’existaient. Le constat qu’aujourd’hui des élus de cette liste reprennent également à leur compte ces revendications n’en fait pas des revendications islamiques. De même, si ces élus revendiquent le maintien de l’index dans le cadre du conclave budgétaire en cours, va-t-on considérer que c’est une revendication islamique ?

Le vivre ensemble est une question sérieuse. Sa consolidation ne passe ni par les slogans creux ni par la surenchère et la provocation. Elle passe par des actions concrètes, quotidiennes, et par une prise de responsabilité, dans le chef de chaque acteur concerné à son niveau, en faveur de l’égalité et de la justice sociale.

Or, on ne peut que déplorer l’inaction du politique sur ce terrain. Pourtant, des réponses aux questions évoquées ici existent. C’est ainsi que, depuis 2009, le groupe de travail neutralite.be a soumis au gouvernement et à l’ensemble des partis des solutions conformes à notre ordre juridique et qui n’attendent que la volonté réelle du gouvernement à assumer son devoir de garant de ce vivre ensemble. Alors, faut-il avoir peur de la liste Islam ? C’est davantage la sans cesse grandissante liste des mesures d’austérité qui nous inquiète.