Par Joël Libert, instituteur

Je suis professeur en primaire depuis 14 ans. J’ai travaillé dans 29 écoles différentes et j’ai eu 3000 élèves environ. Je fais partie d’un groupe d’enseignant qui se réunit une fois par mois pour réfléchir à comment améliorer l’enseignement. Je remarque une transformation continue dans les relations entre les adultes et les enfants dans notre société et dans les écoles.

Je me souviens quand j’étais enfant dans les années 1970, devoir rester assis sans bouger pendant 1 heure sur une chaise quand ma famille rendait visite à une grand tante. Je m’ennuyait atrocement. Le petit roquet de cette grand tante m’avait mordu et on ne portait aucune attention à mes besoins. C’était normal à l’époque. En 3ème primaire, j’ai eu un instituteur très sévère qui nous giflait si on osait chuchoter en classe, il nous frappait sur la tête avec ses clés, nous donnait des coups de pieds, nous tirait les oreilles. L’ambiance dans la classe était glaciale et également entre élèves pendant la récréation. J’avais supplié ma mère de me changer d’école et elle avait refusé.

Un ordre n'est pas une forme de maltraitance

Changement d’époque : ces dernières années j’ai vu, lors d’un mariage, des enfants courir et crier dans l’église. Les parents ne pensaient pas une seconde à demander à leur enfant de rester tranquille pour ne pas perturber la célébration. Ils pensaient sans doute : "Si mon enfant a envie de crier, qu'il crie, s’il a envie de courir, qu'il court. C’est normal. Si ça dérange quelqu’un, il doit mordre sur ça chique et accepter car les enfants sont libres de faire ce qu’ils veulent dans notre société. Il faut accepter toutes les nuisances."

J’ai déjà vu des enfants crier et courir dans des restaurants, dans des salles d’attente de médecins. Et certains parents restent sans réagir et acceptent le comportement de l’enfant.

Une partie des éducateurs (parents, professeurs, directions d’école,…) veulent avoir une relation d’égal à égal avec les enfants où l’enfant est libre de faire ce qu’il veut, où il peut réaliser ses désirs du moment. L’enfant ne peut pas recevoir d’ordre car c’est considéré comme une forme de maltraitance et d’oppression. Aucune forme de sanction ne peut être adressée à un enfant car cela le blesserait, le frustrerait. L’enfant doit être totalement libre de faire ce qu’il veut à tout moment, même si cela crée des désagréments dans son entourage. Il faudrait vivre avec ces désagréments et les accepter.

Un enfant à qui on laisse tout faire devient égoïste, égocentrique, impoli, agressif

La question que je me pose est : n’y a-t-il pas un juste milieu entre la société d’antan qui considérait que les besoins des enfants n’avait aucune importance et celle d’aujourd’hui où les besoins des enfants sont tellement importants que l’enfant ne doit même plus tenir compte des conséquences de son comportement sur son entourage ?

L’apparition de l’amour des parents pour leurs enfants est historiquement nouveau et très positif. Je vois, dans ma vie de tous les jours, que les enfants aimés par leurs parents et entourés de chaleur humaine sont plus épanouis et plus chaleureux que les enfants malaimés. C’est logique. J’observe également des parents qui, tout en donnant de l’amour à leurs enfants, exigent d’eux également qu’ils se comportent d’une manière respectueuse pour leur entourage pour que la vie ensemble soit agréable pour tout le monde. Ce sont ces enfants-là qui sont le plus épanouis et dont les familles sont les plus épanouies. Les enfants ont besoin d’être entouré d’éducateurs qui assument leur rôle d’éducateur et expliquent aux enfants l’impact de leur comportement sur l’entourage de manière à vivre ensemble harmonieusement. Faire remarquer à un enfant qu’il doit être silencieux dans certains contextes par exemple. Un enfant à qui on laisse tout faire quelles qu’en soient les conséquences - on en voit beaucoup dans les écoles - ont un comportement égoïste, égocentrique, impoli, agressif. Ils ont plus facilement tendance à intimider les autres enfants ou professeurs pour obtenir ce qu’ils veulent. Ils peuvent plus facilement harceler d’autres enfants ou professeurs. Leurs besoins sont hyper importants pour eux et le reste du monde n’a aucune importance pour eux.

Beaucoup plus difficile d’être enseignant aujourd’hui

Philippe Van Meerbeeck, psychiatre et professeur émérite à l’UCL m’a dit lors d’une interview pour mon mémoire de fin d’étude, que c’est beaucoup plus difficile d’être enseignant aujourd’hui qu’il y a 50 ans. Il y a 50 ans, le pourcentage de parents qui assumaient leur rôle d’éducateur était beaucoup plus important. A l’heure actuelle, un nombre grandissant de parents ont tendance à se rebeller contre les lois et les règles de la société concernant leurs enfants plutôt que de leur en expliquer l’utilité. Je partage son opinion : l’enfant a lui-même intérêt à vivre dans une société où il y a des lois, des règles et des sanctions. S’il n’y avait pas de règles, on pourrait frapper, violer, voler, tuer sans être sanctionné. Cela créerait un grand sentiment d’insécurité. Les quartiers de Bruxelles où la police n’ose pas se rendre sont des zones de non droit où les personnes les plus dominantes peuvent s’en donner à coeur joie et terroriser le reste de la population. Ce ne sont pas des endroits où il est agréable de vivre.

Un enfant a besoin de se sentir en sécurité pour oser s’ouvrir aux autres et avoir des relations chaleureuses. Les règles, les lois et les sanctions permettent à tout un chacun de se sentir en sécurité et de pouvoir s’émanciper dans la société. Elles préparent les enfants à pouvoir s’intégrer harmonieusement sur le marché du travail. Avoir de bonnes relations avec ses collègues est très important pour s’épanouir professionnellement.

La non sanction conforte les dominants, la violence et l'injustice

Un papa m’a raconté qu’un règlement de l’école de son enfant permet aux enfants de jouer au foot en suivant un horaire. Quand c’est au tour des 3ème primaire de jouer au foot, certains élèves difficiles de 6ème primaire veulent jouer au foot également et quand un élève de 3ème leur fait remarquer que c’est leur tour de jouer au foot, les grands frappent les petits en leur disant de s’en aller et en les menaçant. Du fait que c’est mal vu de sanctionner les enfants dans cette école-là, les grands ne sont pas punis et une grande partie des élèves de l’école ont un sentiment d’injustice et d’impuissance par rapport à l’abus de pouvoir des plus grands et dominants qui sont les seuls à profiter de ce système où il n’y a pas de sanction. Pour résumer clairement, la majorité des enfants (gentils) sont victimes d’un système sans loi et sans sanction et une minorité de dominants (méchants) profitent du système. Du fait que les enfants gentils, timides et discrets n’osent jamais se plaindre à la direction du comportement des enfants dominants, les directions ignorent parfois ce qu’il se passe dans leur école.

Beaucoup ont envie de casser l’autorité

Je vois parfois dans certaines familles qu'un des parents dit à son enfant : « Maintenant ça suffit, tu arrêtes tel comportement ! ». Immédiatement son conjoint/sa conjointe dit : « Mais laisse-le ! C’est pas grave ! » Cela a pour conséquence que l’enfant n’a plus de limite claire et peut obtenir de l’un ce que l’autre a refusé. Au sein des écoles, certain(e)s instituteurs/trices désavouent des sanctions données par un collègue devant les enfants. Ce qui permet aux enfants difficiles de profiter du désaccord de l’équipe éducative pour faire ce qu’ils ont envie. Le climat de l’école et de la classe se dégrade. J’ai déjà vu aussi des instits se rebeller régulièrement contre la direction et casser l’autorité de la direction. Ou inversement, des directions d’école qui cassent l’autorité d’un prof en le désavouant devant des parents ou des élèves. C’est ensuite très difficile pour le professeur en question de faire son métier normalement. L’école n’est malheureusement pas toujours un monde de bisounours.

Une problématique sous-jacente est que beaucoup de gens ont un problème par rapport à l’autorité. L’ordre est nécessaire pour que nous nous sentions en sécurité mais beaucoup ont envie de casser l’autorité.

Je fais appel à tous les parents, professeurs et directions d’écoles pour travailler ensemble pour une saine éducation des enfants. Fuir son rôle d’éducateur en laissant les enfants faire n’importe quoi nous mènerait vers une société de plus en plus chaotique. Restons responsable et respectueux envers les autres éducateurs. L’union fait la force. Ayons un objectif commun et positif pour les enfants.