L’image violente peut se révéler utile, tant au regard de la prévention que du sevrage des habitudes tabagiques, pourvu qu’elle soit utilisée de manière opportune.  Une opinion partagée par Marcel Frydman, professeur de psychologie à l'Université de Mons-Hainaut.

Certains auteurs ainsi que des journalistes se sont exprimés récemment à propos des campagnes anti-tabac basées sur des images choquantes et plus ou moins effrayantes et qui, estimaient-ils, seraient inefficaces.

Nous pouvons comprendre qu’un commentateur, s’il ne s’est jamais trouvé lui-même sur le terrain, puisse être amené, à l’occasion d’une théorie construite dans le fauteuil, à généraliser des conclusions tirées dans des conditions d’investigation inappropriées.

De même, lorsque Luk Joossens (expert dans la lutte contre le tabagisme à la Fondation contre le cancer) affirme que les "images-chocs" sont efficaces uniquement chez ceux qui n’ont pas encore commencé à fumer. Nous nous permettons de lui dire qu’il se trompe.

Après avoir poursuivi, durant une vingtaine d’années, une série ininterrompue d’expérimentations successives, principalement dans le contexte scolaire, auxquelles ont participé plusieurs milliers de sujets, nous avons constaté que l’image violente peut se révéler utile, tant au regard de la prévention que du sevrage, pourvu qu’elle soit utilisée de manière opportune. En d’autres termes, les aspects méthodologiques de l’intervention sont bien plus déterminants que le contenu au regard de son incidence éventuelle au niveau comportemental.

Des recherches consacrées à la violence télévisée nous avaient déjà permis de confirmer que si, dans les conditions habituelles de vision, les séquences filmées violentes entraînent soit un accroissement d’anxiété, soit un accroissement de la pulsion agressive - et elles augmentent, par conséquent, la probabilité du passage à l’acte quel que soit l’âge du sujet - nous avons pu établir également qu’une préparation du jeune, grâce à une éducation aux médias, supprime toutes les répercussions nocives de la violence télévisée.

De même, en matière de tabagisme, la présentation des conséquences souvent terribles de la nicotino-dépendance à l’aide de photos, de diapositives et surtout de films, n’aura évidemment pas des effets semblables chez des sujets préparés et chez des individus passifs soumis brutalement et sans préparation aucune à des images violentes.

Nous pouvons considérer que 90 % des fumeurs désirent se libérer de leur tabagisme et ils ont d’ailleurs tenté, souvent à de nombreuses reprises, d’éliminer la cigarette de leur existence, mais sans y parvenir. Pourquoi ? Parce qu’ils sont ambivalents. Ils veulent arrêter de fumer. Pourquoi ? Parce qu’ils savent qu’ils se détruisent, qu’ils sentent mauvais, qu’ils gênent l’entourage et surtout parce qu’ils sont conscients de leur dépendance, ce qui n’est jamais agréable.

Toutefois, en même temps, ils veulent continuer ! Aussi longtemps qu’ils restent ambivalents en considérant que leur "béquille" répond réellement à l’un de leurs besoins, l’échec est à prévoir. La réussite d’une tentative de sevrage dépend avant tout de la prise de décision intérieure et non ambiguë du fumeur lui-même. Il doit découvrir le caractère illusoire des satisfactions procurées par la cigarette - elle ne peut conduire qu’à la maladie et à la mort - et l’image, incontestablement, est susceptible d’y contribuer.

L’exploitation optimale d’images quelquefois effrayantes relatives aux répercussions du tabagisme et susceptibles de choquer les jeunes demande à la fois une initiation au décodage qui doit s’étaler dans le temps et, d’autre part, au début de chaque séance, une introduction destinée à provoquer une réflexion ciblée sur le contenu à appréhender et à interpréter. Grâce à cette introduction, nous avons la possibilité de susciter l’activité mentale dès le départ et, notamment, à partir de questions-problèmes auxquelles les documents sélectionnés par l’animateur apporteront des réponses avec, éventuellement, l’appoint complémentaire d’un matériel de référence plus ou moins complexe et mis d’emblée à la disposition de l’élève.

Dans une telle occurrence, nous nous écartons très nettement de l’exposé magistral - qui risque d’être perçu comme moralisateur et qui a donc toutes les chances d’être rejeté - en privilégiant une situation d’enseignement-apprentissage basée sur l’incitation au recueil d’informations par l’élève et en contribuant au processus d’autonomisation de l’individu.

Dans le cadre d’une recherche de vaste envergure, nous avons suivi, pendant une année scolaire entière, 80 classes de notre enseignement secondaire - dont 40 ont constitué le groupe expérimental et bénéficié de 16 interventions entre les prétests et les post-tests - au regard de leurs habitudes tabagiques.

L’expérience a permis de découvrir non seulement que les images violentes utilisées de manière pertinente, dans une perspective d’appropriation des moyens aux objectifs, n’avaient aucune incidence négative, mais qu’elles renforçaient la motivation des élèves et contribuaient donc à l’efficacité du traitement à la fois en ce qui concerne la prévention ou le sevrage !

A cet égard, l’effet le plus spectaculaire a été obtenu par la mise en évidence de l’image subliminale grâce à laquelle certains publicitaires ont puissamment contribué à l’explosion du tabagisme juvénile. Bon nombre des bénéficiaires de nos programmes ont alors réellement mobilisé leurs potentialités afin d’arriver à comprendre la dépendance psychologique du fumeur.

Lorsque nous nous adressons à un groupe de fumeurs, l’exposé, si brillant soit-il, est généralement inefficace car le récepteur, sans s’en rendre compte, élabore un filtrage au niveau de l’information disponible afin de ne pas devoir arrêter de fumer en prenant conscience des conséquences les plus dramatiques du tabagisme. Dans ce cas, en effet, il serait contraint de choisir entre le rejet de la cigarette et la confrontation à un état extrêmement désagréable de dissonance cognitive.

Ce filtrage peut être aisément démontré. Il suffit d’inviter des groupes d’adolescents à consigner, par écrit, les répercussions des habitudes tabagiques. Nous constatons régulièrement que les fumeurs les connaissent moins bien dans la mesure où elles sont refoulées à la suite d’une interprétation de type défensif. Or, le film, qui transmet l’information par l’image et pas seulement par le verbe, fait sauter le filtrage et la prise de conscience est donc forcément favorisée.

Ces modestes commentaires ne reflètent cependant pas une sous-estimation de la complexité du problème et des obstacles auxquels l’éducateur risque d’être confronté. La conduite tabagique est profondément ancrée dans le psychisme et nous savons, qu’en milieu scolaire, l’intervention ponctuelle est peu efficace. Un programme de prévention et surtout de sevrage implique, par conséquent, une approche multi-dimensionnelle et il est difficile de le concevoir sans un étalement suffisant dans le temps.


(1) "Le Soir" du 17 août 2013