Ma réponse à l'opinion de M. Junker le 26 Juin dernier, à propos des raisons qui l'ont poussé à jeter son smartphone.

Une opinion d'Edmond Grès, étudiant à la Faculté de Philosophie et Lettres de l'Université de Liège.

Je veux bien admettre, pour commencer, que le titre de cette opinion est provocateur. Sans doute l’est-il autant que le ton sarcastique de la carte blanche de M. Junker, nous invitant à suivre son exemple et à jeter (et/ou détruire) notre smartphone si nous en possédons un, arguant que la possession même de cet objet nous ferait du tort. De mon point de vue, cet avis, bien que respectable, est basé sur des prémisses biaisées et imprécises, et il m’a semblé important de développer mon opinion à ce sujet.

Évidemment, je ne mets en doute aucun des chiffres avancés par M. Junker dans sa carte blanche. Je voudrais préciser avant tout qu’il est tout à fait vrai qu’une certaine utilisation du smartphone, et de tous les appareils numériques connectés en général, peut être extrêmement délétère pour la santé mentale ainsi que pour la vie sociale, voire même pour la vie au sens concret du terme : le téléphone utilisé au volant n’est qu’un des dangers véritables pointés par ladite carte blanche, et il est nécessaire d’en parler. Une certaine utilisation du smartphone peut donc justifier à 100 % la consultation d’un médecin ou d’un thérapeute, et je ne remets à aucun moment cela en question en apportant mon avis ici. Je pense que si nous vivons quelque chose de bénéfique suite à une décision que nous avons prise, c’est que c’était probablement une bonne décision. Néanmoins…

J’ai moi aussi, il y a quelques mois, pris une grande décision par rapport à mon smartphone. La différence avec la décision prise par M. Junker étant que j’ai décidé de changer ma manière d’utiliser mon smartphone, et je n’ai pas décidé de m’en séparer définitivement. Pour faire écho à l’opinion à laquelle je réponds, je me propose d’illustrer par huit aspects (et non pas dix) les détails de ma décision, pour expliquer pourquoi je pense que le smartphone en lui-même n’est en soi pas un objet dangereux ou négatif pour ses utilisateurs ; mais que pour moi, il s’agit de simples questions d’utilisation plus judicieuse de l’appareil, sans qu’il soit nécessaire de prendre une décision aussi radicale et "avant-gardiste" que de renoncer définitivement à l’utilisation du smartphone. Voici ce à quoi quelqu’un qui prend une telle décision pourrait passer à côté :

Premièrement : J’ai désactivé les notifications de la plupart de mes applications. Il est vrai qu’être sollicité sans cesse par ces notifications, sonores ou non, annonçant un message, un tweet, un mail ou quoi que ce soit d’autre, est particulièrement stressant et inverse une partie du contrôle que nous sommes supposés exercer sur ces appareils. La désactivation de ces notifications permet de contourner ce problème : je ne regarde mon téléphone que lorsque je décide de le regarder. C’est déjà un pas en plus vers une liberté d’utilisation de cet appareil si connecté.

Deuxièmement : Je laisse mon téléphone dans une pièce voisine lorsque je dors. J’ai également acheté un réveille-matin tout simple, qui m’allume la radio quand je dois me réveiller. On avait oublié que cela existait n’est-ce pas ? Cela m’évite de plonger vers mon smartphone dès le réveil, et m’oblige à passer par la case "lever" puis "salle de bains" puis "manger" avant ça, ce qui assainit assez fortement le rapport que nous avons avec notre téléphone.

Troisièmement : grâce à diverses applications gratuites d’apprentissage de langues, j’ai en quelques mois appris les bases essentielles d’Espagnol et de Japonais, et je compte approfondir ces apprentissages. Ces applications nous encouragent à maintenir une discipline d’apprentissage que beaucoup de gens se plaignent de ne plus pouvoir obtenir. Et je peux même l’utiliser aux toilettes, même si cela prend trente minutes !

Quatrièmement : via d’autres applications gratuites d’apprentissage de culture générale et d’Histoire de l’art, j’ai pu enfin m’intéresser de plus près à la peinture, moi qui me sentais toujours perdu dans un musée, et incapable de profiter à 10 % de ce qui y était exposé, j’ai maintenant hâte de pouvoir retourner en visiter un !

Cinquièmement : Avec mon smartphone, j’ai décidé grâce à des applications de streaming musical d’écouter au moins un album que je ne connaissais pas par jour. Je peux l’écouter sur le chemin pour me rendre à tel ou tel endroit, et c’est un vrai plaisir de découvrir des nouvelles chansons chaque jour, alors que je m’enfermais dans les mêmes playlists en boucle depuis longtemps.

Sixièmement : Grâce à des cercles de soutien sur les réseaux sociaux, j’ai pu trouver un support et une aide précieux face à des choses très difficiles que je vivais, et je vais sans doute mieux en partie grâce à cela.

Septièmement : Les VPN, ainsi que certains navigateurs et hébergeurs permettent de protéger sa vie privée autant que faire se peut. Google, Apple ou le(s) gouvernement(s) n’ont besoin d’aucun smartphone pour surveiller ou démarcher quelqu’un, ou en tout cas ne seront-ils pas empêchés de le faire simplement parce que cette personne n’en possède pas un. La sécurité en ligne, c’est extrêmement important : cela ne concerne pas que les smartphones et je vous invite à vous renseigner à ce sujet.

Huitièmement : Une simple montre permet de focaliser l’attention de l’heure sur son poignet et non plus sur cet écran que nous avons en poche.

Alors, non, je ne travaille pas pour l’industrie du smartphone. S’il fallait faire sans, je ferais sans, évidemment. Je pense simplement qu’il est injuste d’imputer aux objets inanimés une mauvaise utilisation que nous ferions de ceux-ci, et qu’il est passablement dangereux dans une société toujours plus connectée de (se) déresponsabiliser (de) l’usage de n’importe quel appareil que nous utilisons à cet effet. La pression sociale est une réalité, mais nous avons également toute la liberté d’utiliser notre téléphone autrement, car je pense que c’est lorsque nous nierons ou oublierons cette liberté qu’elle sera véritablement en danger, et que c’est là que nous serons définitivement aliénés par nos appareils numériques. Nous pouvons tirer parti de quasiment tout ce qui nous entoure, donc cherchons. Et si la solution la plus saine pour nous est de nous séparer de notre smartphone, faisons-le, sans hésiter ! Mais si une autre utilisation du smartphone est à notre portée, saisissons l’occasion, et essayons.