Chroniqueur

AIMÉ ET LES FEMMES LIBÉRÉES

Aimé vit depuis longtemps chez sa mère. Ce n'est pas le type même du jeune homme lancé, on ne lui donne pas d'âge, du reste, parce que les célibataires de longue durée finissent par avoir leurs coquetteries. Ce soir, grand soir, il sort une jeune dame au restaurant. Il l'a rencontrée par hasard, sur Internet. Elle s'appelle Sandra; la cendre, pense-t-il, la braise ardente. Elle se dit foncée au teint mat, les yeux aigue-marine. Distinguée, cultivée, extravertie. Très femme libérée, aimant les plaisirs de la vie et cherchant à nouer relation pour moments d'agrément et d'affection.

C'est peu dire qu'Aimé est agité. Depuis trois jours, sans cesse il interroge son miroir, qui lui renvoie une image mitigée. Il n'est au fond ni beau ni moche, bien qu'il tende à améliorer avec l'âge. Un peu raide, pour tout dire, un peu gauche. Ayant négligé le sport en ses vertes années, il n'a pas le corps formaté du champion de trampoline de Middelkerque. A bien des égards, au fond, il se situe dans la moyenne des choses. Il s'est taillé une confortable petite situation de cadre dans une société d'informatique, mais pas de quoi la ramener avec forfanterie.

S'il a jamais eu la main avec les femmes, il sent bien qu'il l'a un peu perdue. Ça fait des lunes qu'il n'a plus diverti une fille un soir ou l'autre. Gagné par l'on ne sait trop quel fatalisme, il s'est peu à peu détourné des jeux amoureux. Ses parcimonieux amis le disent secret, réservé. Sa concierge, elle, se félicite de ce pensionnaire toujours poli et affable, mais s'inquiète de son désert affectif. «Il manque une femme dans sa vie», grogne-t-elle avant de retourner accabler son mari pour un carreau mal essuyé.

Tandis qu'il dispose sur son lit sa tenue du soir, veillant à éviter la fausse note tropicale - on n'est pas à l'île de la tentation - ou toute autre faute de goût assassine, il se morfond déjà à l'idée d'embarquer sa nouvelle compagne dans la vieille Ford Escort héritée de son père, qui n'est pas le modèle le plus sexy et souffre d'un mal chronique qui lui a déjà joué quelques tours pendables dans des moments de haute intensité. Il n'a sans doute pas tout raté à cause d'elle, mais il y a souvent laissé son sang-froid et ruiné ses chances dans une impardonnable confusion. C'est bien là son talon d'Achille: Aimé perd un peu vite les pédales.

Mais il se rassure en pensant que sa «dame de coeur» sera assez intelligente, le cas échéant, pour prendre la chose avec humour, sinon même pour feindre un large ravissement. Il ignore encore à ce moment-là que Sandra sera toute heureuse de lui faire savourer l'intérieur cuir de sa Lancia et son pilotage élancé. Les femmes, qui triomphent décidément de toutes les contre-indications liées à leur sexe, ont aussi appris à conduire avec leurs escarpins. Et cette maîtrise d'un art jusque-là dévolu au genre masculin ne cesse d'ailleurs pas de susciter chez l'homme une petite pointe de jalousie qui pourrait aussi dénoter le regret d'un paradis volé. Les femmes ont changé, cher Aimé, il faudra en prendre acte.

A lui donc de retrouver en somme une autre masculinité. De laisser libre cours peut-être à sa propre féminité. Y a-t-il au fond quelque niaiserie ou autre espèce de tartuferie à «couvrir» une femme de fleurs, à lui ouvrir la porte de la voiture, à la prévenir des flaques d'eau, à la précéder au restaurant et à s'octroyer l'honneur et le privilège de l'addition? De rage ou d'impuissance, son visage s'empourpre à l'instant, quand lui remonte à l'esprit un douloureux souvenir d'adolescence. Ce jour-là, une élégante dame était venue visiter sa mère et, au moment qu'elle repartait, tandis qu'il s'empressait auprès d'elle pour l'aider à enfiler son vison, elle le rejeta d'une main dédaigneuse et d'une lèvre ironique: «Laisse-moi m'habiller, veux-tu?» Durable traumatisme, que de se voir ainsi fauché dans un élan d'une telle hardiesse.

Un nuage passe sur le front d'Aimé. En appelant à ses vieilles leçons de civilité, il constate avec effroi que les normes se sont peu à peu estompées dans notre monde chahuté, que les frontières des bonnes et mauvaises manières se sont dangereusement embrouillées. Dans cette civilisation de l'image et du voyeurisme, la familiarité n'a jamais aussi outrageusement flirté avec le savoir-vivre. Une incongruité tapageuse passe mieux qu'un aimable sourire.

Aimé n'est pas un névrosé des convenances et conventions, il est un homme de principes et de scrupules, plus exactement. Lui qui rêve depuis si longtemps de dispenser de la tendresse, voilà qu'il se sent à présent capable de toutes les audaces. Il médite à voix basse de jolis compliments et de joyeuses gracieusetés, oubliant peut-être son antique inaptitude à parler aux femmes. Alors là, entre l'impatience de la rencontre et la hantise du fatal impair, son coeur bat à tout rompre.

Cherchant un second souffle, Aimé allume une cigarette et s'intime l'ordre de réfléchir posément. Il songe à ce que lui disait à ce sujet une bienveillante amie, ayant vécu d'au plus près, naguère, tous les combats de femmes. Après les débordements de l'amour passion et d'une sexualité frénétique, le temps est peut-être là où la galanterie retrouve ses droits, créditée d'une charge érotique encore à moitié innocente, qui «renarcissiserait» l'homme et la femme en même temps par le trouble jeu de la séduction.

Qu'il est doux pour Aimé de penser à la femme promise, si même ne serait-elle que celle d'un soir. Il ne sait donc pas parler aux femmes? Eh bien, tantôt, il lui confisquera les mains, les tiendra longuement dans les siennes, avant d'y poser un baiser frissonnant de candeur et d'exquise ambivalence. Quelle formidable victoire sur lui-même! Cela est un tout petit pas pour l'humanité mais, on n'imagine pas combien, un bond prodigieux pour Aimé, le type même du nouvel homme libéré.

© La Libre Belgique 2003