Une chronique de Marie Thibaut de Maisières.


Contrairement à la peur et à la honte, la culpabilité suscite une envie de réparer le mal commis.


L’autre jour, j’entendais, Adélaïde Charlier, notre Greta Thunberg belge, dire : "Il faut que les adultes commencent à mettre le climat en priorité et pour ça, il faut les culpabiliser." Et je me suis dit : "Tiens, la culpabilité en politique, est-ce que cela fonctionne ?"

Après des jours à lire, faire des tests sur mes enfants (les pauvres) et harceler de questions Émilien, le psy de mon quartier (je sais, je ferais mieux de le consulter pour mon cas personnel), je peux vous dire que cette émotion - qui a si mauvaise presse sur les divans freudiens - est fantastique et indispensable à la vie en société.

En effet, il existe trois émotions coercitives qui permettent aux humains d’avoir un comportement social : la peur, la honte et la culpabilité. Mais alors que la peur et la honte provoquent des sentiments davantage centrés sur soi (envie de se cacher ou fuir) et de l’hostilité à l’égard d’autrui, les individus qui se sentent coupables sont plus susceptibles de prêter attention à autrui. La culpabilité est pro-sociale : elle émerge quand une norme morale est transgressée et elle suscite une envie de réparer le mal commis.

D’après Ruth Benedict, anthropologue américaine iconique du début du siècle, la honte est, historiquement et encore dans de nombreuses sociétés, le moyen de base de contrôle du comportement. Si vous êtes vu en train d’enfreindre une règle sociale, vous ressentez de la honte. Et celle-ci sera renforcée par l’attitude des autres (mépris, ragots, ostracisme, etc.) Mais si vous enfreignez une règle sans être vu, c’est beaucoup moins efficace. C’est là où la culpabilité est géniale. Étant interne, elle fonctionne alors même que vous êtes seul. Le comportement humain est ainsi autorégulé en permanence avec un minimum de surveillance. Raison pour laquelle Ruth Benedict considère que la culpabilité a été fondatrice dans le développement de la modernité. Héritée de la culture judéo-chrétienne, et renforcée par le protestantisme (qui accroît la pression sur l’individu et supprime le soulagement du confessionnal), la culpabilité est centrale dans les sociétés occidentales, surtout celles d’origine nord européenne.

Voilà pour le point psycho-historique. Mais où est ce que cela emmène notre Adélaïde Charlier ? Eh bien, on est sur la bonne piste, mais on peut mieux faire ! Parce qu’étant lié au code moral interne, il est difficile de faire éprouver de la culpabilité à autrui. De la honte, ça oui ! Mais n’y touchez pas parce qu’au mieux c’est inefficace, au pire, cela rend méchant. D’autant que, pour ne pas éprouver de la culpabilité (car oui, c’est une émotion très désagréable), le sujet va utiliser toutes sortes de stratégies contre-productives : - Nier. "Moi je ne crois pas au réchauffement climatique. Hier il neigeait à la mer." - Réorganiser sa rationalité. "La solution est précisément dans plus de recherche scientifique et de capitalisme." - Ou encore, se distancer des victimes. "OK, mais les Africains n’ont qu’à faire moins d’enfants."

D’après les études sous IRM de Drew Westen, psychologue et auteur de The Political Brain, les croyances partisanes calcifient littéralement le cerveau. Les émotions négatives vont empêcher l’activation du cortex préfrontal et donc un raisonnement correct. Résultat : cela renforce chacun dans ses convictions partisanes : "Greta Thunberg mange des sandwichs emballés dans du plastique, donc le changement climatique c’est n’importe quoi."

Pour exister, la culpabilité demande réparation. Donc, pour que les stratégies de culpabilisation fonctionnent, il faut des opportunités de réparation. Et, pour empêcher la calcification partisane du cerveau, il faut inscrire ces opportunités dans une narration juste, positive et collective. Bref, la tâche est grande et j’aimerais aider… mais mon cerveau est clairement déjà trop calcifié et partisan ! Pour cela, il va nous falloir une révolution culturelle issue des cerveaux non calcinés et partisans. Et j’ai confiance dans toutes nos Adélaïde Charlier pour nous proposer une narration optimiste et une mise en action positive pour notre culpabilité. Et tiens, je me réjouis de me sentir coupable (oui oui, je vais aller consulter).