Entretien de M. Bruno Van der Linden, directeur de recherches du FNRS et professeur d'économie à l'UCLouvain.

Les discussions sur les futures normes salariales sont cette année particulièrement difficiles à mener. À travers ces difficultés, c’est aussi le cadre national et interprofessionnel qui est interrogé. Ne faudrait-il pas décentraliser les négociations salariales et permettre à chacune des Régions - qui connaissent des réalités économiques différentes - de les mener de leur côté ? Bruno Van der Linden apporte une réponse nuancée à ce débat communautairement explosif.

Ne serait-il pas plus efficace de régionaliser les négociations salariales ?

La Belgique se caractérise par trois niveaux emboîtés de négociations salariales : le niveau interprofessionnel, le niveau sectoriel et le niveau de l’entreprise. Par étapes successives depuis les années 70, c’est le niveau interprofessionnel qui a pris de l’importance. On a donc davantage "centralisé" la négociation, car il a semblé que réduire la marge de manœuvre laissée à la négociation en aval était une manière réaliste de discipliner les partenaires sociaux des niveaux correspondants. Cette centralisation a pris la forme d’une uniformisation de la croissance maximale des salaires belges basée exclusivement sur une comparaison avec nos trois partenaires commerciaux les plus proches et importants. Cette forme de centralisation, qui ne fait pas droit aux réalités internes des pays et des régions, a cependant été critiquée, pour des raisons diverses, par de nombreux acteurs : le FMI, l’OCDE, les syndicats de travailleurs…

La Belgique est sans doute un bon argument pour ces acteurs : la croissance maximale des salaires est fixée au regard de ce qui se passe hors de nos frontières, alors que les réalités entre les régions du pays sont différentes…

En plus des différences entre pays, la dispersion des taux de chômage est très importante en Belgique, avec un chômage globalement et durablement élevé dans la partie francophone. Des coûts salariaux plus faibles de ce côté du pays devraient inciter les entreprises à créer davantage d’opportunités d’emploi. Par ailleurs, en Flandre mais aussi ailleurs, des entreprises expriment des difficultés à recruter de la main-d’œuvre, surtout qualifiée. Une capacité à mieux rémunérer les travailleurs des entreprises concernées devrait aider à réduire cette difficulté. Pour autant, il ne faudrait pas tomber dans deux extrêmes. Le premier affirme que le coût salarial est le facteur unique à corriger pour faire baisser le chômage. Le deuxième est de considérer a contrario que le coût salarial ne compte pour rien ; qu’il n’y aurait qu’à innover davantage.

La régionalisation des négociations salariales ne serait donc pas un moyen miraculeux pour relancer nos entreprises…

D’autres enjeux comme la formation des travailleurs, l’accès au logement et au transport public, la gouvernance publique sont de fait importants.

Néanmoins, au-delà de ces points d’attention, une décentralisation des négociations salariales vous semble une idée intéressante à considérer ?

Savoir si notre manière de former les salaires en Belgique est adéquate est une vaste question qui impose de prendre en compte de nombreux paramètres. En réalité, il existe déjà une marge de manœuvre pour adapter les salaires au contexte local. Le cadre actuel permet en effet des différenciations : les commissions paritaires de secteur peuvent se subdiviser en sous-commissions paritaires, par exemple (sous-) régionales ; tous les aspects de la rémunération ne sont pas soumis à la marge maximale, tels les participations bénéficiaires ou le salaire à l’embauche. Mais ces possibilités de différenciations sont-elles utilisées et, si oui, suffisantes ? Je ne connais pas la réponse à cette question et je crains qu’elle ne soit pas suffisamment traitée. Avec prudence (parce que les partenaires sociaux au niveau local et national n’ont pas nécessairement les mêmes objectifs), c’est donc dans de telles études qu’il serait nécessaire d’investir pour savoir si une décentralisation accrue de la formation des salaires serait opérante pour résorber le chômage.