Sociologue (ULB)

Le dilemme n'est pas prêt d'être tranché. D'un côté: «OEil pour oeil, dent pour dent». De l'autre: «Si tu reçois une gifle sur la joue droite, tends la joue gauche». Entre les deux, il y a souvent une volée d'injures plus ou moins fleuries, voire folkloriques. «Architecte», hurlait-on encore récemment dans les rues de Bruxelles. Aujourd'hui, les outrances verbales auraient plutôt la cote (jusqu'aux bouquins répertoriant les variantes de l'expression «Ta mère»...).

C'est que l'insulte varie selon les époques, les lieux... «Le milieu universitaire pratique notamment pas mal la prétérition: l'art de dire l'inverse de ce que l'on affirme», concède Claude Javeau (ULB). Par exemple, «je ne vous dirais pas que je vous prends pour un imbécile...». «C'est une figure difficile à retourner», explique le sociologue. Les injures? «Mine de rien, je suis assez doué pour cela», rigole celui qui précise répondre à chaque lettre d'insulte que peuvent susciter ses écrits et autres chroniques. Explications.

Quelle différence faire entre l'injure et l'insulte?

Je dirais que l'insulte ne tient pas forcément dans le vocabulaire. Elle peut tenir dans l'intention. Le mot «salope» est une injure. Dans l'insulte, on ne doit pas forcément passer par là. Elle pourrait même à la limite se dire avec des choses très belles. «Tu étais quand même chouette, il y a 20 ans»....

L'important est toutefois de voir si l'affrontement se passe en public ou pas. Si c'est le cas, l'enjeu de toute relation est la face. Il s'agit de ne pas la perdre. Le sociologue Erwin Goffman insistait sur le caractère crucial de cette question dans toute relation de... face à face. Il faut veiller à ne pas perdre la face tout en préservant celle de l'autre. Sinon la relation s'écroule. La situation d'examen que je connais évidemment bien en est un exemple. Il faut que l'étudiant à qui l'on doit annoncer qu'il a raté n'ait pas le sentiment de perdre la face. Mais le prof également ne doit pas la perdre, ce qui peut arriver s'il se met à téléphoner, s'il s'endort - c'est déjà arrivé...

L'insulté n'est-il pas malgré tout d'office piégé? S'il répond, il s'abaisse au niveau de l'insulteur. S'il ne réagit pas, cela peut passer pour un aveu de faiblesse.

Tout à fait. Mais on peut répondre en déplaçant l'enjeu, un peu comme en football. On met la balle en corner. Quitte à se «redéployer», et «transformer» par après ou pas. Dans tous les cas, il s'agit malgré tout de faire perdre la face à celui qui vous injurie.

A moins que cela ne soit un jeu. C'est ce qu'on appelle des relations à plaisanterie, où l'on peut pratiquer les fausses insultes pour rigoler. Cavanna affirmait bien que les gens mariés se disent «mon rikiki», et les gens non mariés «ma vieille crapule»...

Tout dépend du contexte?

Oui, en privé, on peut se permettre plus de choses. Il faut voir jusqu'où on peut aller. Mais en tous les cas, il faut mesurer les effets possibles. Et parfois renoncer au combat si l'on sent que cela va dégénérer. En utilisant par exemple la plaisanterie ou en passant à autre chose...

Mais risquer alors de perdre la face?

On peut rompre le combat honorablement. Il y a de beaux perdants. En montrant que l'on n'est pas en tort, ou que la discussion a perdu toute utilité... Cavanna encore détournait le mot de la Passionaria en disant qu'il valait mieux vivre à genoux que mourir debout. Ce n'est pas faux. A un certain moment, on écrase. Quand on est dans un rapport de force inégal, quand votre patron vous engueule par exemple.

Est-ce qu'auparavant ce genre de questions était davantage «codé»?

Elles l'étaient fortement à l'intérieur d'une classe sociale. Mais cela se terminait aussi par un jet de gants et un duel au matin. C'est arrivé très souvent pour des bêtises. Le célèbre mathématicien Evariste Galois par exemple est mort à 19 ans pour un stupide duel. Cela ne se passait heureusement pas toujours comme ça. Et malgré tout, au départ, l'insulte fait partie du jeu social normal.

Aujourd'hui, il y a par exemple des endroits particuliers où l'on est protégé par la carrosserie. Un des lieux où l'on s'injurie le plus est quand même la voiture. J'ai écrit par exemple «Prendre le futile au sérieux», un livre dont un des chapitres traitait des grognements. La bagnole est un des endroits où l'on grogne le plus. On se lâche, et tout y passe. On y tutoie les gens. Moi-même, dans l'impunité de mon habitacle, j'y cède facilement. Il y a également des instruments d'insulte (des coups de klaxon, des appels de phares,...), des gestes...

Est-ce qu'il n'y a pas aussi aujourd'hui une plus grande tolérance à l'injure?

Encore une fois, cela dépend des milieux. C'est vrai qu'il y a un plus grand laxisme de vocabulaire. Y compris dans les médias les plus respectables. On peut écrire aujourd'hui «foutre» en entier, cela ne pose plus trop de problème. Il y a une plus grande tolérance pour les outrances verbales. Mais il reste malgré tout des limites. Celles de chaque groupe social. On ne s'attend pas, par exemple, à entendre parler une femme dans un langage de charretier, encore aujourd'hui.

Et puis, l'impertinence a ses règles. Les journaux satiriques bien faits, tels «Charlie Hebdo» ou le «Canard enchaîné», savent bien jusqu'où ils peuvent aller. A l'une ou l'autre exception près. Comme quand, à la mort du général de Gaulle, «Hara Kiri» avait titré: «Bal tragique à Colombey: un mort» : il fut interdit; ou à la mort de Baudouin, dans Charlie Hebdo, «Le roi des cons est mort» : il n'y a pas eu de censure, mais le journal n'a tout simplement pas été distribué. Mais c'est rarissime. Leur arme est de mettre les rires de leurs côtés. Dans ces cas-là, il est très difficile de répliquer.

Propos recueillis par

Laurent Hoebrechts

© La Libre Belgique 2003