Une opinion de Bernard Hennebert, coordinateur de Consoloisirs, auteur de "Les musées aiment-ils le public?" (Éditions Couleur Livres), administrateur à "La Ligue des Usagers Culturels" et membre de la Commission des Centres Culturels.

Chaque premier mercredi du mois depuis 1997, les musées fédéraux pratiquent la gratuité "du premier mercredi du mois". Deux institutions ont décidé discrètement de l'abandonner définitivement (l’Africa Museum) ou temporairement (pendant un an pour le Musée de la Porte de Hal). C’est l’un des dix manques de respect à l’égard du public à déplorer au cours de la présente législature. De là, voici pour notre prochain gouvernement fédéral quatre propositions concrètes peu onéreuses qui pourraient éviter pareille cavalcade des droits des visiteurs.

Quand viendra le temps de la construction d’un programme pour le futur gouvernement fédéral, il sera probablement question du refinancer nos institutions scientifiques et culturelles nationales (des ministères différents administrant les musées du Cinquantenaire, le musée de l’Armée, BOZAR, etc.).

Bien entendu, nous soutenons à fond ce refinancement et, ce qui est sans doute plus inédit, nous pensons que c’est le moment idéal pour exiger qu’en même temps des mesures concrètes (le plus souvent très peu coûteuses) soient décidées afin que ces institutions respectent mieux leurs visiteurs.

En effet, durant la dernière législature, il nous apparait qu’il y a eu une cavalcades d’attitudes ou de mesures incorrectes prises au dépend du public. Nous en avons sélectionné dix plus ou moins récentes que nous vous détaillons en deuxième partie du présent texte.

Puisque les problèmes sont évidents, commençons par énumérer quatre propositions de solution concrètes à mettre en place rapidement afin qu’un respect plus grand des usagers s’installe au sein de ces différentes institutions fédérales.

1 : L’adaptation au fédéral du Code de Bonne Conduite en faveur des usagers culturels initié en Fédération Wallonie-Bruxelles : http://www.culture.be/index.php?id=5235

Qu’ils existe enfin des règles communes (chaque musée ayant pour le moment son propre règlement) pour que les institutions fédérales respectent mieux les droits de leurs visiteurs.

Il est intéressant de rappeler que Michel Draguet, le patron des Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique (MRBAB), entité regroupant les Musées d’Art Ancien, Magritte, Fin de Siècle, Meunier et Wiertz, avait fait part, après analyse par ses services, de son intérêt écrit pour adapter les points 1 à 15 de ce Code à un niveau fédéral :

2 : La création d’un site internet spécifique où se retrouveraient les "livres d’or" de tous les musées fédéraux (et autres institutions scientifiques) qui serait fortement promu auprès du public dans la durée par chacune des institutions concernées.

3 : L’organisation dans chaque institution d’une rencontre, une fois par an, selon un horaire favorable à la disponibilité de la majorité des usagers, gratuite et fortement médiatisée (tant son annonce que son compte-rendu ainsi que la présentation des résultats) destinée à tout le public, sur les droits de ses usagers (il ne s’agit donc pas d’une séance consacrée à la promotion des activités de l’institution).

Tous les membres de la direction et autres personnes à responsabilité doivent assister et participer à l’intégralité de ce rendez-vous qui doit être enregistré, puis rendu public sur le long terme.

4 : Si l’intérêt pour le public est évidemment dans toutes les pensées des membres du personnel de ces institutions, la surcharge du travail, la priorité prise désormais presque partout par le besoin de faire de la com ainsi que la recherche effrénée bien souvent d’une rentabilité immédiate ne permettent plus vraiment de concrétiser jour après jour cet intérêt.

Il convient donc de retrouver au sein des diverses institutions le moyen de rendre incontournable cette préoccupation des droits et du respect du visiteur. Par exemple, qu’une personne soit attentive au fait que la sculpture qui servira d’emblème pour telle exposition ne soit pas rapatriée avant la fin de la manifestation à son propriétaire! Quelles langues à utiliser sur l’affiche pour qu’elle reste compréhensible pour les populations auxquelles elle est destinée? Etc.

Il convient donc qu’au sein de chaque institution, le travail d’une personne ressource consiste à défendre en interne, de façon transversale, dans tous les départements, et y compris celui de la direction, les intérêts des usagers.

Tous ces garde-fous permettraient d’éviter bien des erreurs qui ternissent la réputation de nos institutions culturelles et scientifiques fédérales, tant auprès de nos concitoyens que des touristes (le Musée Magritte Museum affirme que plus de 67% de son public est composé de visiteurs étrangers).

Une dizaine d’erreurs

Il y a bien entendu aussi des avancées positives en faveur des usagers dans la gestion de nos musées fédéraux. Il faut bien sûr le souligner ici mais nous voulons dans le présent texte surtout alerter sur l’utilité de créer notamment un Code de bonne conduite en faveur des usagers.

Ainsi, notons, par exemple, cette formidable avancée en terme de démocratisation culturelle : la gratuité, tant pour les fonds permanents que pour les expositions temporaires, s’est fortement élargie pour les jeunes, hors cadre scolaire : de 6 à 18 ans.

Des erreurs? Tous azimuts… En voici dix sélectionnées pour leur diversité.

1 : C’est le 3 septembre 1997 que dans les musées fédéraux fut instaurée la gratuité « pour tous » du premier mercredi du mois pour les collections (il s’agit seulement d’une demi-journée de 13H à 17H, afin de garder sans doute l’accès payant le matin principalement pour les groupes scolaires). C’est en fait une bien maigre consolation par rapport à l’arrêt de la gratuité tous les jours qui a pris court le 28 janvier 1997.

Sous l’actuelle législature, le courant qui tend à annihiler la gratuité mensuelle prend de l’ampleur dans un silence médiatique troublant.

Le 8 décembre 2018, à Tervueren réouvre l’Africa Museum qui met fin à sa demi-journée de gratuité mensuelle pour tous sans aucune explication. Pire, comme le musée n’indique pas sur son site internet et dans ses dépliants qu’il a décidé d’arrêter son avantage, il reçoit des plaintes de visiteurs venus de bonne foi spécialement ce jour-là et se sont sentis piégés pour payer l’entrée alors qu’ils n’en avaient pas l’intention, d’autant plus que cette institution est située loin du centre de Bruxelles.

Il existe une autre astuce déjà développée en France depuis des années (notamment par le Musée Zadkine) : supprimer temporairement une gratuité des collections à cause de la présence d’une exposition temporaire qui envahit trop les locaux du musée.

Cette stratégie est utilisée actuellement par le Musée de la Porte de Hal durant son exposition "Back to Bruegel". Du 18 octobre 2019 au 18 octobre 2010, douze gratuités mensuelles sont ainsi confisquées au public :

Un avis sec placardé sur la porte d’entrée ne donne aucune explication du pourquoi de cette mesure. Pendant cette exposition, le fonds permanent à découvrir n’est pas rangé à la cave et est bien visitable puisque le dépliant de "Back to Bruegel" indique dans sa rubrique "Infos pratiques" : "Les tickets donnent également accès aux collections permanentes".

Dans ce dépliant, c’est le silence sur la gratuité mensuelle. Pour éviter toute confusion, il aurait dû être mentionné clairement que l’habituelle gratuité mensuelle n’a pas cours pendant une année. Et comme les visiteurs sont des êtres humains, un petit mot d’excuse aurait été apprécié puisqu’on leur gèle de façon unilatérale ce qu’on peut considérer comme un de leurs droits.

2 : Les Musées Royaux des Beaux-Art de Belgique (MRBAB) proposent l’exposition Chagall du 28/02 au 28/06/2015 dont la tarification discrimine la population active (travailleurs et étudiants) : 14,50 euros en semaine et 17,50 euros pendant les week-end.

3 : Interdiction pendant plusieurs années pour les "simples" visiteurs de pouvoir dessiner ou prendre des notes au Musée Magritte Museum et dans les grandes expositions temporaires des MRBAB. Un article paru en France dans Télérama sera suivi dès le lendemain par une campagne des médias belges et cette funeste initiative confisquant toute créativité aux visiteurs sera mise en sourdine.

Pourquoi donc ces interdictions? Elles pouvaient permettre d’accélérer le flux des visiteurs, ce qui peut favoriser le développement de la vente de tickets pour des activités fort prisées par le public (constatez que la mesure ne touche ni le musée d’Art Ancien, ni le musée Fin de Siècle).

4 : Le dernier musée fédéral gratuit tous les jours, le Musée de l’Armée, est devenu payant en janvier 2016. Depuis cette date-là, il interdit au visiteurs le paiement de l’entrée en liquide. Il faut nécessairement utiliser une carte bancaire. Cette pratique est exceptionnelle dans le milieu muséal, voire illégale. Les plaintes n’ont pas manqué d’arriver et, à chaque fois, il est répondu qu’une solution sera bientôt trouvée. Presque quatre ans plus tard, rien n’a évolué. D’autre part, le dépliant de présentation diffusé pendant plus de trois années avec la nouvelle tarification omettait de signaler qu’il faut emporter avec soi sa carte bancaire si on veut entrer au musée.

5 : Le 1er janvier 2018, deux ans après la fin de sa gratuité quotidienne, le Musée de l’Armée n’augmente pas le prix de son ticket en fonction de l’évolution du coût de la vie mais le double.

6 : Malgré une pétition de plus de 3.000 signatures, les MRBAB ne proposent aucune solution au fait qu’il est impossible à la population active si elle se fie aux horaires réguliers (on ne parle donc pas ici des nocturnes exceptionnelles) de visiter sans prendre un jour de congé les musées Meunier et Wiertz puisqu’ils sont fermés tous les week-ends, les jours de congés légaux, et lors de leurs ouvertures du mardi au vendredi, ils sont également clos pendant le temps de midi :

La proposition des pétitionnaires est indolore financièrement, notamment en frais de gardiénage : ils demandent de n’ouvrir au public les deux musées que pendant les week-ends et que, du mardi au vendredi, ces deux institutions ne soient plus accessibles que sur réservation pour des groupes, avec visite guidée payante. Avec cette proposition, il y aurait même, en plus, des économies d’électricité!

Actuellement, la fréquentation désastreuse de ces deux musées quasi inaccessibles à la majorité des citoyens est acceptée comme une fatalité.

© DR

7 : En 2018, le Musée des Instruments de Musique a utilisé un moyen inédit pour augmenter les frais du public.

Son audio guide a toujours été indispensable à la visite, c’est pourquoi il était compris dans le prix de l’entrée. Juste après avoir augmenté le ticket (incluant l’audio guide) de 8 à 10 euros, le musée a séparé la location de cet audio guide du prix de l’entrée, rendant son utilisation facultative et fixant l’usage de ce service à 2 euros supplémentaires.

Comme de très nombreux touristes étrangers visitent ce musée et ignorent que l’apport de l’audio guide est indispensable pour entendre bien les sons des centaines d’instruments présentés dans les vitrines, ils se passent d’audio guide et endurent une visite plus que morose. Il convient donc de réintroduire l’usage de l’audio guide dans le prix du ticket (comme cela se pratique dans d’autres musées fédéraux comme le musée de la Porte de Hal).

8 : Encore trop de musées décident selon leur bon vouloir, et parfois même avec des justifications mensongères, s’ils refusent au public son droit de photographier, même sans flash, même en respectant les gardiens et les autres visiteurs.

Depuis 2014, existe en France sur cette thématique une charte synthétique des bonnes pratiques "Tous photographes!". Elle pourrait inspirer nos institutions fédérales.

9 : À trois reprise en moins de deux ans, le Musée Magritte Museum prive son public de nombreuses oeuvres parmi les plus connues qu’il a l’habitude d’exposer.

Cette pratique n’est pas critiquable (il faut prêter des toiles à d’autres musées, les restaurer, etc.) sauf si le musée se refuse à indiquer aux futurs visiteurs avant qu’ils ne payent leurs tickets les titres des oeuvres ainsi "manquantes".

Alors que "L'empire des lumières", la toile la plus célèbre du musée, était exposée à San Francisco durant plusieurs mois, aucun avis ne mentionnait ce fait au comptoir du musée alors qu’à la même époque, les stations du métro bruxellois proposaient une campagne de grande affiches avec une reproduction justement de cette toile "L’Empire des Sens" pour faire la promotion du musée.

10 : (suite du point 9) Concernant cette thématique, comme le musée a refusé le remboursement de son ticket à 10 euros, un visiteur a alerté le Médiateur Fédéral afin qu’il fasse le travail qui lui est dévolu. Une année s’est passée avec de nombreux échanges de courriels mais le plaignant n’a toujours pas connaissance à l’heure actuelle (29/11/2019) d’un aboutissement de cette médiation.

Voici le texte de sa plainte déposée le 5 novembre 2018 au Service du Médiateur Fédéral