Que l'on parle de fédération ou de confédération (la distinction est d'ailleurs assez relative) il s'agit, dans l'histoire politique, de désigner, à des degrés divers, une collectivité politique qui poursuit un ou des objectifs communs et conclut pour cela un pacte, un traité d'alliance établi entre les entités qui la constituent.

Le cas belge semble introduire des éléments novateurs dans cette configuration. Le fédéralisme s'y décline dans un pluriel enchevêtré.

Car il a fallu d'abord penser un adjectif pour soutenir de manière volontariste l'idée du fédéralisme et c'est ainsi qu'on a parlé de "fédéralisme d'union". Plus récemment, un peu dans la même veine, on a parlé de "fédéralisme de coopération". Comme si le fédéralisme ou le confédéralisme pouvaient avoir d'autres dimensions qu'une certaine idée d'union et de coopération. Mais justement, c'est que le fédéralisme à la belge pourrait être autre chose.

En réalité, il est appréhendé, par des régionalistes et des nationalistes d'abord, mais de manière de plus en plus partagée, comme un "fédéralisme d'indivision", c'est-à-dire comme un fédéralisme résigné qui n'existe que parce qu'il ne peut pas diviser les biens hérités. Parmi ces biens qu'on ne parvient pas à diviser, on cite Bruxelles, la dette, de manière plus résiduelle la monarchie : ce ne sont pas des facteurs d'union, mais des facteurs d'indivision. A cause d'eux, cette entité qu'on ne parvient plus à nommer et qui s'autodésigne comme ".be", ne peut pas se séparer. Les héritiers restent ensemble bien à contrecoeur.

Mais les débats récents font apparaître au grand jour une autre idée, véhiculée surtout par des commentateurs et acteurs politiques flamands. On pourrait l'appeler un "fédéralisme d'évaporation". C'est-à-dire qu'on reste fédéré ou bien jusqu'à ce que l'Etat fédéral se soit évaporé ou bien en favorisant l'évaporation de ce qui reste de l'entité commune. Pour accélérer cette évaporation, d'ailleurs, nationalistes et régionalistes évoquent ce qu'on pourrait appeler un "fédéralisme de location" qui, en gros, revient à dire : "Cette maison commune n'est pas à nous. Que nos entités respectives louent (ou occupent) cette maison encore commune, en exproprient ceux qui se pensent propriétaires, afin de pouvoir se la partager ensuite ou la remodeler."

Face au fédéralisme d'indivision, de location, d'évaporation, et pour soutenir un fédéralisme d'union ou de coopération, on a emprunté la voie de ce qu'on pourrait appeler un "fédéralisme d'assemblage", dont des "sages" sont passés maîtres, car il est au fondement de leur culture politique, mais qui fait aussi partie de la culture politique de nombreux intellectuels. Il s'agit de multiplier les institutions pour recoudre, assembler, mettre ici ou là des points de soudure, des boulons, ou des ficelles pour tenir vaille que vaille le tout ensemble. Il s'agit aussi d'établir des pactes d'échange bien calculés, depuis les autoroutes wallonnes contre Zeebruges à la scission de BHV contre quelque chose d'autre. Il s'agit de doser les institutions et les "gros sous" respectifs.

Mais la crise actuelle semble montrer que désormais le fédéralisme d'assemblage pourrait ne plus suffire. Miser exclusivement sur des fonctionnements institutionnels, sur les ajustements partiels, sur l'équilibre des gros sous, assortis d'une certaine dose de mensonge et de ruses réciproques, semble être arrivé à la limite des possibilités.

Une des raisons majeures pourrait être qu'aucun fédéralisme (ou confédéralisme) politique ne peut exister sans une société civile fédérale et sans une culture fédérale. Or ceci est ignoré par le fédéralisme d'assemblage, confiant de manière un peu béate dans les vertus du pragmatisme belge.

Société civile qui tisse des liens et des pratiques communes, qui alimentent dans le concret des référents communs. Le sport joue parfois ce rôle dans l'ordre du ludique. Il y encore un championnat de foot commun. Clijsters et Henin ont suscité des fiertés communes, même au-delà de leurs frontières linguistiques respectives et du refuge monégasque de la dernière.

Les syndicats, bien à contre-courant, semblent afficher - au moins au niveau des dirigeants - une connexion. Le patronat semble jouer l'opportunisme selon les circonstances. Les partis politiques, on le sait, c'est fini. Les universités se parlent peu, tout comme les intellectuels en général. Il n'y a pas de revues culturelles communes, même si elles devaient être bilingues. Des initiatives conjointes sont rares. Presque tous les réseaux associatifs sont cloisonnés. Et même les mariages entre francophones et Flamands sont bien réduits. Quelque passeur de frontière bien rare (chanteur, artiste, créateur) n'est pas beaucoup plus qu'un symbole individuel, un peu à la manière des saints du paradis, exemplaires peut-être, mais bien en dehors du réel.

C'est vrai que la méconnaissance croissante depuis les années 70 de la langue de l'autre, et notamment la méconnaissance du flamand par les francophones, rend impossible des paroles réciproques.

Culture fédérale qui consiste à se penser dans un projet commun du vivre ensemble. Actuellement, la culture fédérale se rapproche, tant dans les propos des politiques que des intellectuels et des journalistes, d'un "fédéralisme de location" ; autrement dit, le projet fédéral doit être celui qui permet d'avantager les francophones ou, à l'inverse, les Flamands. Dans la maison encore commune, chacun essaie de payer le loyer moins cher ou d'avoir les plus belles pièces pour soi. Ceci n'est pas un projet commun.

Or une culture fédérale doit se fonder au moins sur deux axes. D'une part, sur un projet politique plus ou moins partagé, vis-à-vis de l'ensemble des membres et par rapport à l'extérieur, dans le monde contemporain, globalisé et aplati. Ce n'est pas un projet de moi contre toi, mais d'un "nous" fédéral. C'est loin d'être le cas dans la fédération ".be", que ce soit du côté francophone ou du côté flamand. D'autre part, une culture fédérale ne peut se construire que dans une relation à l'autre qu'on pourrait appeler de "co-inclusion réciproque". Ceci revient à repenser les identités. Les identités collectives héritées de la modernité se bâtissaient en soi et entre soi, de manière close : les Français en soi, les Allemands en soi... les Wallons en soi, les Flamands en soi. Les identités contemporaines, dans un monde ouvert aux échanges multiples, ne peuvent plus se construire de la sorte ; l'identité ne peut se construire qu'en relation aux autres et en incluant le point de vue des autres.

La culture politique du fédéralisme d'assemblage qui nourrit le fédéralisme belge depuis vingt ans ne semble pas avoir pensé la nécessité de construire une société civile et une culture fédérales. La première génération - celle qui maintenant est qualifiée de sage - se vivait presque naturellement, par héritage, dans la maison commune, même si elle a enclenché le fédéralisme d'indivision.

Ce n'est plus le cas aujourd' hui et on voit les conséquences de l'absence de leaders politiques à l'esprit fédéral. On n'a pas envisagé qu'il fallait les forger. D'autant plus qu'une partie importante du recrutement politique s'est faite dans les dernières années auprès de leaders locaux, régionaux qui ont construit leur carrière politique dans l'horizon du fédéralisme d'indivision ou de location.

Les fédéralistes qui souhaiteraient penser la Belgique autrement que comme un ".be" d'indivision devraient aussi tenir compte du fait que le fédéralisme est une construction. Comme le sont toutes entités politiques, qu'elles soient flamande, wallonne, catalane, française, autrichienne ou autre encore. Toutes résultent d'une tension entre une réalité commune déjà-là et un projet à venir qui construit à son tour une réalité qui est là. Rien n'est donné comme naturel et rien ne s'invente de rien. Tout se construit. Le fédéralisme belge a encore un long chemin pour se refonder. S'il y a encore quelqu'un qui souhaite l'emprunter.

© La Libre Belgique 2007