Opinions

Une opinion de Christine Frison, Alice Pirlot, Eglantine Bustarret, Valérie Depauw, Savina Leah de Vinck et Akira Zambrano (2).


En tant que groupe féministe autogéré dont plusieurs membres travaillent activement sur les questions de discriminations liées au genre, nous voudrions clarifier plusieurs assertions formulées par Sophie Casper dans sa contribution externe publiée dans la Libre ce 20 mai 2019.


Nous espérons que Sophie Casper et les lecteurs de "La Libre" liront notre réponse, car les avancées féministes ont permis à toutes les personnes qui font le choix de s'occuper de leur foyer, de faire ce choix de façon libre et dans le respect de leurs besoins et de leurs droits. Ces avancées ont permis aux femmes de voter, d'avoir un compte en banque, de ne plus être considérées comme mineures sous la coupe d'un père puis d'un mari toute leur vie. Nous voudrions attirer l’attention sur les critiques infondées à l’encontre du féminisme qui sont formulées dans cette contribution externe et rappeler que le foyer peut être un lieu où règne la diversité et où l’on construit une société respectueuse des droits et des besoins de chacun en dehors d'une relation de pouvoir. Nous nous limiterons à deux commentaires.

Nos deux remarques

Premièrement, la contribution externe sous-entend qu’il n’y aurait qu’un seul courant féministe et que toutes les féministes voudraient "imiter l’homme de manière obsessionnelle". Ce point de vue est erroné pour plusieurs raisons. S’il est vrai que beaucoup de courants féministes cherchent à promouvoir l’égalité entre les hommes et les femmes, il est faux de penser que la majeure partie des féministes cherchent à vivre une vie d’homme. D’ailleurs, qu’est-ce qu’une vie d’homme? Aussi, que dire de ceux dont le sexe est masculin, qui se revendiquent féministes et défendent des relations sociales en dehors de tout rapport de pouvoir, qu'il soit économique, culturel, social, religieux, etc. ? L'égalité n'implique pas la copie conforme. En effet, certains courants féministes mettent en exergue les différences entre les hommes et les femmes alors que d’autres considèrent que ces différences sont surtout sociétales et institutionnelles. Par ailleurs, nous souhaiterions pointer le courant écoféministe qui revendique la revalorisation des valeurs traditionnellement considérées comme "féminines" du soin et de l’attention portés à l’autre, indépendamment du sexe de la personne "soignante". La regrettable dévalorisation de celles-ci n’est d’ailleurs pas le résultat des excès de la révolution féministe mais celui de notre société misogyne. Nous ne sommes pas d’accord sur grand-chose avec le texte de Sophie Casper mais nous nous accordons sur le fait que les activités du foyer peuvent être réjouissantes, excitantes et propices à l’émergence d’un monde plus vert et plus juste. Cependant cela ne nous conduit pas à conclure que ces activités devraient être assurées préférentiellement par des femmes. Nous pensons que toute personne peut trouver dans le foyer un lieu où se réinventer, un monde basé sur le respect de chacun et de l’environnement.

Deuxièmement, la contribution externe parle du "métier" de femme au foyer. Or, il ne s’agit pas d’un métier. Si une femme – ou un homme – décide de s’occuper de son foyer, elle ou il n’obtiendra pas les avantages sociaux et économiques qui caractérisent la vie professionnelle et qui protègent ses droits, (1) ni la reconnaissance sociale liée à ce "travail". Cela implique donc une forme de soumission dans une relation déséquilibrée de pouvoir - même si cette soumission est choisie par la personne elle-même. L’auteure de la contribution externe parle de "réelle indépendance et de flexibilité". On imagine mal comment une telle indépendance puisse exister, sauf à considérer que la femme ou l’homme au foyer bénéficie d’une indépendance financière suffisante (ce qui, malheureusement, ne concerne qu’une minorité de personnes particulièrement privilégiées). Aussi, la manière dont l’auteure décrit ce "métier" semble intégrer un grand nombre de situations de domination qui ont été mises en lumière ces dernières années, notamment celle de la charge mentale - très bien décrite par Emma. Sur le thème de la domination, nous nous permettons aussi de recommander à vos lecteurs l’excellent ouvrage de Manon Garcia, "On ne naît pas soumise, on le devient".

Etendre les droits des femmes

Par cette réponse, nous voulions rappeler que les luttes féministes passées et actuelles ont d'abord permis aux femmes d'avoir des droits minimaux, et que ces droits sont encore loin de bénéficier à toutes les femmes du monde. Il est donc important de continuer à se battre pour les étendre. Ensuite, nous voulions attirer l’attention sur le fait que ces mouvements féministes expriment une diversité de points de vues (afro-féminisme, intersectionnalité, féminisme blanc des première, deuxième, troisième et maintenant quatrième vagues, féminisme musulman, féminisme lesbien, écoféminisme, etc.). Enfin, nous souhaitions souligner que ces mouvements peuvent s'unir autour des valeurs de diversité, d'inclusivité et de respect des personnes. Nous rejetons par conséquent toute injonction à ramener la femme à son foyer, comme étant une situation équitable, équilibrée et sécurisante. En l'état actuel des droits des femmes (déséquilibres économiques et sociaux encore importants, même en Belgique) cette injonction reflète un recul criant vers le patriarcat. Pour que les femmes au foyer ne suscitent plus le mépris mais la reconnaissance, la solution ne nous semble pas se trouver derrière nous, mais au-devant, dans une révolution de nos valeurs, et dont le féminisme peut être un puissant vecteur.

(1) : Et dont bénéficient, dans une certaine mesure, celles et ceux qui exercent le "plus vieux métier du monde".

(2) : Titre et intertitre sont de la rédaction. Le texte original a été écrit en écriture inclusive mais a été modifié en accord avec la charte rédactionnelle de La Libre.