La crise du Covid-19 a changé nos sociétés d’une manière que nous n’aurions pas pu imaginer. L’une des mesures les plus drastiques prises par les gouvernements du monde entier a été de fermer les écoles. Les enfants, à la maison depuis des semaines ou des mois, risquent d’y rester pendant encore une longue période. Certains pays ont maintenant commencé à rouvrir leurs écoles, mais très partiellement, pour quelques élèves et quelques jours par semaine seulement.

Fermer ces établissements pendant si longtemps, et empêcher les enfants d’interagir socialement les uns avec les autres, soulève toutes sortes de questions. Il est très difficile de prédire les conséquences à long terme d’un tel chamboulement. Il y a peu d’événements dans le passé dont nous pouvons tirer des leçons.

Souvenez-vous des grèves scolaires

Toutefois, il y en a un qui présente des similitudes intéressantes avec la crise actuelle : les grèves scolaires menées en 1990 en Communauté française de Belgique. Les écoles de la communauté francophone ont effectivement été fermées de mai à novembre 1990. Les grèves avaient fait suite à une réforme juridique de l’État belge, suite à laquelle le ministère de l’Éducation avait été transféré du fédéral aux communautés. La communauté française connaissait des problèmes budgétaires, ce qui ouvrait de sombres perspectives pour l’avenir de l’éducation dans la communauté. Après des mois de grèves, les enseignants ont accepté un accord en novembre, avec une modeste augmentation de salaire de 2 %. Comme dans la crise que nous connaissons aujourd’hui, il y avait à l’époque une grande incertitude quant à la durée des arrêts de travail et la période durant laquelle les enfants allaient devoir rester à la maison.

Pour un article publié dans Labour en 2010 (1), nous avons étudié les effets de ces grèves sur les résultats scolaires à long terme des élèves francophones. Nous les avons comparés à ceux des élèves plus âgés qui n’avaient pas été affectés par les grèves ; et nous avons comparé les différences entre les cohortes plus jeunes et plus âgées avec les mêmes données récoltées en Flandre. Nous avons utilisé les résultats des deux enquêtes – une enquête auprès des ménages (Panel Study on BelgianHouseholds, PSBH) et l’enquête sur les forces de travail de 2001 – afin d’évaluer le niveau de scolarité des élèves dix ans après les grèves.

Nous avons constaté que les élèves de la cohorte touché par les grèves étaient plus susceptibles de redoubler une classe. Dans l’ensemble, leurs résultats scolaires étaient nettement inférieurs. Le diplôme qu’ils ont finalement obtenu correspondait à 0,7 année de scolarité de moins en moyenne. Dans des statistiques plus agrégées, nous constatons que l’année qui a suivi les grèves a coïncidé avec une probabilité plus élevée pour les élèves d’échouer durant leur première année à l’université. De plus, un plus grand nombre de ces élèves est passé par l’enseignement professionnel supérieur.

Internet et l’enseignement virtuel

Nos résultats suggèrent donc que la perturbation a eu d’importants effets à long terme. Bien sûr, il existe des différences notables entre la situation actuelle et la situation de l’époque. Internet n’existait pas et aucun enseignement à distance n’avait lieu. Maintenant, Internet existe, tout comme l’enseignement à distance, dans la plupart des pays. Une grande quantité de ressources éducatives sont également disponibles en ligne pour les parents. Cependant, il est évident que cette technologie n’est pas un substitut parfait. On n’obtient pas la même interaction ou le même feedback grâce à l’enseignement virtuel qu’en classe. Certains élèves semblent encore difficiles à atteindre. Ils ne peuvent pas apprendre les uns des autres aussi bien qu’ils le font en classe.

Bien sûr, dans la crise sanitaire actuelle, le défi difficile est de peser les avantages, ceux liés à la prévention des décès, avec ses coûts. Mais il y a de fortes chances que la situation dure au moins plusieurs mois encore, et il est dès lors important de s’assurer que les effets négatifs de la réduction de la scolarisation soient aussi atténués que possible. Certains enfants peuvent être plus touchés que d’autres, car leur accès à la technologie ou le temps que peuvent leur consacrer leurs parents sont plus limités. Il est plus important que jamais de bien définir les priorités.

Les pouvoirs publics pourraient également mettre en place des programmes garantissant à tous les enfants un bon accès à la technologie. Les écoles pourraient développer et encourager de petits groupes d’apprentissage, où les élèves pourraient travailler ensemble sur des séries de problèmes, sans avoir nécessairement besoin d’un enseignant. La situation actuelle demande des solutions créatives et les enseignants détiennent eux-mêmes un temps limité. Mais contrairement à la situation en vigueur 30 ans plus tôt, nous avons désormais accès à des technologies qui peuvent nous aider à réduire les conséquences à long terme pour certains enfants.

(1) : Belot, M. and Webbink, D. (2010), Do Teacher Strikes Harm Educational Attainment of Students ?. LABOUR, 24 : 391-406. doi : 10.1111/j.1467-9914.2010.00494.x