Le 15 octobre, nos concitoyens de culture ou de confession musulmane seront appelés à célébrer l’Aïd el-Kébir, plus communément appelée la "fête du sacrifice", en souvenir de l’épisode biblique se rapportant à Abraham à qui Dieu aurait demandé, pour preuve de sa foi, de sacrifier son fils Isaac. En extrême limite, la tragédie serait évitée miraculeusement par le sacrifice d’un bélier. Le Coran qui nous rapporte, mais en résumé, le même mythe, se garde de préciser le nom du fils. Plus tard, mais on ne sait pas quand, la tradition musulmane parlera d’Ismaël, ancêtre mythique des Arabes, sinon des musulmans ! Assez curieusement, ni les juifs ni les chrétiens ne retiendront l’épisode biblique pour en faire un objet de commémoration, tandis que les musulmans (sunnites !) en feront leur plus grande fête, l’occasion pour les musulmans qui en ont les moyens, de sacrifier des moutons. La tradition veut que la viande des animaux sacrifiés soit distribuée aux pauvres.

Des dons en espèces?

Etant donné les problèmes pratiques d’organisation de l’abattage rituel (tout doit se passer le premier jour, tandis que la fête elle-même dure plusieurs jours), les problèmes de propreté et d’hygiène (élimination des carcasses, évacuation du sang et des déchets,…) et les crispations que tout cela provoque, de plus en plus de voix musulmanes s’élèvent pour proposer de remplacer le sacrifice par des dons en espèces, l’objectif philanthropique à la base de l’Aïd au profit des plus démunis étant respecté.

Certains vont plus loin en proposant de faire de l’Aïd la "fête de la solidarité interculturelle", considérant que la générosité des musulmans ne doit pas profiter exclusivement à d’autres musulmans, en négligeant tous les autres démunis. Cette proposition qui nous semble aller dans le sens du "mieux vivre ensemble", se heurte au conservatisme d’autres musulmans qui ne jurent que par le respect de la tradition et rien que la tradition.

Les musulmans qui se réclament de la "modernité endogène de l’islam" (expression due à Rachid Benzine, directeur de la collection "Islam des Lumières", chez Albin Michel), vont plus loin en condamnant l’abattage rituel, sans étourdissement préalable, comme étant une "pratique ancestrale", totalement en porte-à-faux par rapport aux exigences de notre époque.

D’autres considèrent qu’il faut distinguer l’"abattage rituel sacrificiel" et l’"abattage industriel en vue de l’alimentation humaine", ce dernier n’ayant plus aucun rapport avec l’idée du sacrifice qui se réfère au "sacré". Derrière ces débats, il y a toutes les questions liées à ce que nous n’hésitons pas à appeler l’"hypersacralisation de toutes sortes de traditions ancestrales", dont certaines datent d’avant l’islam. Nous ne citerons que les "codes vestimentaires" imposés aux femmes, les "codes alimentaires", le rejet de la mixité, l’obligation de mariage endogamique imposée aux filles (sous peine d’apostasie), le mariage de filles non pubères,… sans oublier les châtiments corporels ni la lapidation, longtemps oubliée mais mise au goût du jour dans certains régimes islamistes radicaux.


Quelle place pour les cultes?

Peu après l’Aïd, viendra la Toussaint, moment important dans la vie de nos concitoyens de culture chrétienne. Ce sera l’occasion, pour nos concitoyens de culture musulmane qui se définissent en tant que "démocrates et humanistes" de soulever la question de la pertinence des parcelles dites "islamiques", dans des cimetières communaux. Voire du rejet de l’"incinération" par les musulmans conservateurs qui y voient un acte "sacrilège".

L’année 2014 est non seulement une année d’élections mais aussi de "commémorations". Commémoration de 50 ans d’immigration marocaine et turque, mais aussi l’occasion de faire le bilan 40 ans après le vote de la loi de 19 juillet 1974 qui ambitionnait de faire du culte islamique un "pilier" parmi d’autres de notre démocratie libérale. En ma qualité de "doyen putatif de l’immigration musulmane" (je suis arrivé en Belgique en 1961, pour faire des études, soit trois ans avant le début officiel de l’immigration des travailleurs), j’invite mes concitoyens, sans distinction de confessions ni de convictions, à débattre de la place non seulement de l’islam mais de l’ensemble des cultes et des philosophies dans la société de plus en plus complexe du XXIe siècle. Ce sera aussi l’occasion d’un débat, pour ne pas dire d’une "querelle" entre "Anciens" et "Modernes", s’agissant des différentes versions de l’islam dans notre pays. Dans ce débat citoyen, nous devrions particulièrement être attentifs au fait que la tendance à l’hypersacralisation de traditions ancestrales, au nom de la "liberté de religion", tend à faire de celle-ci un "droit à l’obscurantisme, voire au fanatisme".

Nous devrions nous souvenir que la "liberté de conscience" est plus fondamentale que la liberté de religion qui ne peut pas permettre la condamnation pour apostasie, pour blasphème, voire pour la simple critique des religions et des convictions. Sans la liberté de conscience pour tous, il n’y aurait pas du tout de liberté pour certaines religions minoritaires.

En ce début du XXIe siècle, en Europe, les conditions ne sont-elles pas réunies pour favoriser l’émergence d’un mouvement de "démocratie musulmane", à l’instar de la démocratie chrétienne, il y a un siècle et demi ? La démocratie chrétienne est née contre la volonté des Papes et du haut clergé conservateur, en se réclamant de la "souveraineté du peuple" et de la "liberté de conscience" De nos jours, dans nos pays comme en "terre d’islam", les démocrates musulmans se heurtent à l’islamisme, "idéologie politique totalitaire", portée par les théologiens du jihad et de la sharia.

L'islam de la modernité

Les démocrates musulmans ont la volonté et l’ambition de concilier leur "islamité", appartenance culturelle ou confessionnelle, avec leur "citoyenneté", dans une démocratie, un Etat de droit. Cela les conduit à défendre un "islam de la modernité", un islam libéral et humaniste, éthique et spirituel, sans sharia ni jihad. Ils préconisent de financer des emplois et des formations pour des jeunes, plutôt que des mosquées pour les vieux. C’est une question d’urgence donc de priorité.

Face à la montée de l’islamisme radical, soutenu par des pétrodollars, dans nos pays comme en terre d’islam, il est clair que ni la démocratie musulmane ni l’islam de la modernité ne tomberont du ciel. C’est la raison pour laquelle, avec un certain nombre de citoyens, nous avons décidé de lancer le "Mouvement de solidarité avec les démocrates musulmans pour un islam de la modernité, compatible avec les valeurs de la démocratie et l’héritage des Lumières". Nous avons en tête non seulement les Lumières de l’Occident mais aussi celles de l’Orient qui ont existé bien avant, avant d’être supplantées par un obscurantisme triomphant. Il est devenu urgent de libérer la pensée musulmane contemporaine et la modernité endogène de l’islam, étouffées par l’obscurantisme et l’inculture des théologiens jurisconsultes qui ont fait de l’islam un catalogue de "permis/interdits", de "licites/illicites", de "halal/haram"… au détriment de la spiritualité et de la pensée créatrice.

Que l’Aïd de 2013, de même que les commémorations de 2014, soient l’occasion de débattre de ces questions dans le respect mutuel, pour le mieux vivre ensemble, dans la cohésion sociale et le respect des libertés fondamentales !


Une opinion de Chemsi Cheref-Khan, initiateur et coordinateur du colloque : "Quel islam pour la capitale de l’Europe du XXIe siècle ?" (Ed. La Pensée et les Hommes, 2013)