On est ainsi passé du linguistique à l'ethnique. Par sa complexité et son émiettement, le système constitutionnel belge touche à ses limites; la décision politique y est devenue virtuellement impraticable. Conclusion...

Professeur de droit international à l'UCL

(S'exprime à titre personnel)

En Belgique, la politique est devenue essentiellement ethnique. Plus le temps passe, plus cela devient clair et l'approche de la grande négociation communautaire que l'on nous annonce en 2007 ne le dément pas. Acquise depuis longtemps, la question de l'émancipation linguistique est largement dépassée. Il ne s'agit plus d'assurer aux cultures de ce pays la reconnaissance et la place légitimes qui leur reviennent. Il s'agit désormais de promouvoir les intérêts fondamentaux du peuple flamand par rapport à ceux du peuple wallon/ francophone, et réciproquement. On est ainsi passé du linguistique à l'ethnique. À la moindre proposition venant de Flandre, la Wallonie et Bruxelles se crispent. À la moindre proposition francophone, c'est la Flandre qui fait bloc. Même la lutte des classes est devenue ethnique, puisque les riches sont au Nord et les pauvres au Sud. Des nuisances sonores de Zaventem à la régularisation des sans-papiers en passant par la réforme de la sécurité sociale, toute nouvelle idée est d'abord considérée selon sa provenance communautaire, plutôt que sous l'angle de son contenu ou de son ancrage idéologique.

Les Belges ont beau se sentir encore belges, quel Flamand oserait voter pour un francophone dont les idées lui plaisent et quel francophone oserait voter pour un Flamand parce qu'il trouve son programme attrayant? Au Nord comme au Sud, la gauche, la droite ou le centre mettent en avant le souci de la défense de leur communauté linguistique, tout en affirmant, non sans raison sans doute mais non sans contradiction aussi, que «l'institutionnel» n'est pas le souci premier des gens. Par contrainte de résidence ou par choix, le fait est que l'on vote d'abord francophone ou flamand, et, qu'ensuite seulement, l'on choisisse bleu, rouge, vert, orange...

Les nominations dans la fonction publique fédérale sont le résultat de savants dosages où la première clé de répartition est celle de l'ethnie linguistique. Combien de cadres se savent bloqués dans leur carrière parce que, même bilingues, ils n'appartiennent pas à l'ethnie dirigeante de la société qui les emploie? Un éditorialiste flamand nous explique qu'il est normal que le Premier ministre, pourtant «asexué linguistique», soit Flamand puisque la majorité des habitants du pays est flamande - l'appartenance ethnique gomme donc les différences idéologiques - et que cela n'est que juste équilibre dans un Etat où le roi serait francophone - ou du moins perçu comme tel. Une Secrétaire d'Etat de la région capitale bilingue nous dit préférer engager un incompétent de son ethnie, pourvu qu'il soit bilingue, plutôt qu'un «hypercompétent» de l'autre ethnie qui ne le serait pas car l'un n'irait pas sans l'autre. On dénonce comme traîtres les Wallons qui trouvent que certaines critiques flamandes ne sont pas dénuées de fondement. Même les décisions de justice sont analysées sous l'angle de l'origine ethnique des magistrats qui se prononcent...

Bref. Le communautarisme belge est devenu insupportable. Il fait insulte à l'intelligence et à la dignité des peuples qui composent cet Etat presque fantoche s'il ne devient bientôt fantôme. Il est trop tard pour se demander à qui la faute. Flamands ou francophones, nous sommes tous fautifs, par ignorance, arrogance ou mépris. Il est en revanche urgent de reconnaître, chacun pour soi, chacun chez soi, que la situation présente ne nous grandit pas, Flamands et francophones. L'égale et universelle dignité des personnes ne peut supporter que l'appartenance ethnique soit le facteur décisif de toute politique. Plaidoyer pour la «belgitude», le retour à la concorde nationale, à la Belgique de papa? Non. Ce qui est fait est fait, et on ne refait jamais l'histoire, si tant est qu'elle aurait pu être différente. Pour que l'appartenance ethnique ne soit plus la clé de voûte de la politique, il faut que la politique puisse se faire sur un territoire où cette question d'appartenance ne se pose pas. Frileux repli «sous-nationaliste», égoïsme ethnique refusant la diversité d'appartenances qui nous caractériserait et la coexistence des peuples? Non plus. Mais la question est précisément celle de la coexistence, dans la dignité morale et la démocratie. Quelle structure politique donner à cette coexistence sans que chacun des peuples concernés ne soit, pour se «défendre» voire tout simplement «exister», acculé à devoir pratiquer un vil principe de préférence ethnique? Par sa complexité et son émiettement, le système constitutionnel belge touche à ses limites; la décision politique y est devenue virtuellement impraticable. Désormais, le Parlement fédéral donne son assentiment à des accords de coopération conclus entre entités politiques, comme il donne son assentiment à des traités internationaux... Vivre «souverainement» séparés, côte à côte dans l'Union européenne, est peut-être plus digne moralement, plus respectueux de soi-même et des autres, plus démocratique aussi, que d'en être réduit à cette affreuse politique de préférence ethnique systématique. Pour que la politique, faite de choix débattus et non d'appartenances claniques, puisse renaître sur les terres de la Belgique, cette dernière doit urgemment prendre la mesure de ses limites.

© La Libre Belgique 2006