Fiche Philo: Connaissance VS Ignorance

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Fiche Philo: Connaissance VS Ignorance
© KANAR
Au début d’“Étude en rouge”, sa première aventure, le célèbre détective Sherlock Holmes explique à son ami le Docteur Watson, que le cerveau se remplit de connaissances comme une pièce se garnit de meubles. Chaque nouvelle connaissance occupe un peu de place, jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus. D’où l’importance de n’apprendre que des choses utiles. Voilà pourquoi Holmes ignore tout de la philosophie, de la littérature ou de l’astronomie – il ne sait même pas que la Terre tourne autour du soleil. Par contre, il se révèle incollable sur la couleur des boues de Londres, la texture des cendres de cigares et les affaires criminelles depuis le commencement du monde.

Holmes se trompe lorsqu’il croit que la mémoire humaine est un simple espace de stockage, comme celle d’un ordinateur. Notre cerveau n’est pas une tablette de cire vierge sur laquelle l’expérience vient inscrire des mots ou, pour reprendre l’image du philosophe Karl Popper, un seau dans lequel se déverse l’eau des sensations. Mais le détective a raison sur un point : pour connaître, il est important d’ignorer, ou plus exactement d’être capable d’oublier. Non par manque de place mais parce que la connaissance suppose le classement, la distinction entre ce qui est intéressant et ce qui ne mérite pas d’être retenu. En fait, il faudrait parler “des” mémoires humaines, car il en existe de différents types. La mémoire de travail est celle que l’on utilise lorsque l’on retient un numéro le temps de le composer sur les touches du téléphone, ou bien lorsque l’on doit additionner mentalement deux nombres (exemples que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, comme disait le poète, mais qui évoquera des souvenirs aux autres).

La mémoire à long terme gère des informations fréquemment utiles pendant longtemps, comme votre numéro de téléphone, votre adresse ou le prénom de la personne dont vous partagez la vie (toutes informations qu’il est plutôt délicat d’oublier). Ces deux mémoires sont conscientes, car on sait qu’on se rappelle. Il y a un troisième type de mémoire : la mémoire inconsciente, où l’on ignore que l’on se souvient. Cela paraît curieux mais c’est pourtant très fréquent. Lorsque vous lisez ces lignes, vous faites appel à la mémorisation de l’alphabet et de la langue française. A moins que ces apprentissages soient récents (si vous êtes russe et que vous débutez en français), vous n’avez pas besoin de faire un effort pour vous rappeler ces connaissances. Autre exemple : vous aimez les fraises, vous détestez les frites, et vous ne savez pas pourquoi ni à quand remontent ces goûts. On touche ici à l’inconscient de Freud et de la psychanalyse : une part de nous qui nous fait faire (aimer, détester, croire...) des choses dont nous ignorons la raison, ou à notre insu.

Parfois, ces mécanismes inconscients brouillent les distinctions – pourtant très claires à première vue – entre la connaissance et la croyance, la réalité et la fiction. Dans les années 1980, une vague de procès pour abus sexuels frappa les Etats-Unis : des patientes en psychothérapie découvraient qu’elles avaient été violées par leur père durant leur enfance. Ces femmes pouvaient raconter leur viol dans les moindres détails... et pourtant leurs souvenirs étaient faux ! Non pas qu’elles simulaient. Mais pour une part du cerveau, il n’y a aucune différence entre le vécu et l’imaginé ! En outre, un souvenir n’est pas reçu, il est toujours construit et reconstruit au gré des événements et des rencontres. Des expériences en psychologie ont montré que les témoins complètent, et ce faisant modifient, leurs souvenirs. Si quelqu’un assiste à un accident de voiture sans bien voir les conducteurs mais qu’il apprend par un inspecteur de police ou en lisant les journaux qu’un des deux chauffeurs portait une moustache, il est très possible qu’il intègre cette information dans son souvenir, et qu’il soit ensuite persuadé d’avoir distinctement vu le conducteur moustachu. Parfois, le “souvenir” peut même être totalement inventé : ainsi, le grand psychologue Jean Piaget s’est souvenu avec beaucoup de précision que sa nounou avait empêché un homme de l’enlever quand il avait deux ans. Jusqu’à ce que sa gardienne lui révèle qu’elle avait inventé cette histoire.

On est encore loin de comprendre comment un tel phénomène se produit. Les chercheurs en neurosciences avancent toutefois quelques explications. Si la connaissance est une production et pas un enregistrement passif, souligne le prix Nobel Gerald Edelman, c’est parce que l’être humain – comme n’importe quel organisme vivant – cherche à connaître son environnement pour pouvoir y trouver de quoi vivre, et non par pur désir de savoir. La connaissance est toujours “pour”, “en vue de” quelque chose. Dès lors, on ignore ou on oublie ce qui ne nous sert pas, on retient ce qui nous est utile, et on peut même reconstruire nos connaissances et nos souvenirs s’il en est besoin. On le voit dans les rêves, qui ont notamment pour fonction de réaménager et d’intégrer les informations de la journée.

Le critère de la mémoire est l’utilité. Mais comment savoir ce qui est utile ? Il est assez facile de ranger dans la catégorie “utile” certaines connaissances parce qu’elles sont vitales, comme le fait de savoir qu’il est impossible de respirer dans l’eau ou que l’écorce des cerisiers n’est pas comestible. Pour les autres choses, c’est l’expérience de vie et le contexte qui font l’utilité : si le seul moyen d’attirer l’attention de votre mathématicienne de mère, c’est de faire des maths, vous avez de grandes chances de connoter positivement tout ce qui à trait aux nombres. En d’autres termes, comme l’a montré le neurobiologiste Antonio Damasio, la connaissance est liée aux émotions : tout ce que nous retenons – ou que nous oublions – est catégorisé en “agréable/désagréable” et “utile/inutile”.

La prochaine fois que vous oublierez où vous avez mis vos clés, ne dites plus “Bon sang, où ai-je encore fourré ce satané trousseau ?” mais demandez-vous plutôt à quoi peut vous servir de les avoir perdues.

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