Fiche Philo: Etre VS Avoir

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Fiche Philo: Etre VS Avoir
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Etre et avoir. Deux verbes essentiels en français, les deux auxiliaires qui se mettent au service de tout verbe pour colorer l’action : quelle différence entre “manger”, “être mangé” et “avoir mangé” !

La pensée commune a tendance à opposer être et avoir comme deux modes... d’être. La philosophie ne dit pas autre chose. Ainsi le grand psychologue allemand Erich Fromm, homme religieux (il était juif) influencé par la psychanalyse et le bouddhisme, distingue-t-il deux manières de vivre, selon l’avoir ou selon l’être. Dans la vie selon l’avoir, l’individu cherche la sécurité. Il pense la trouver dans les possessions : en accumulant des biens matériels – argent, maison, voiture, vêtements... – et immatériels – connaissances, réputation… –, l’individu croit assurer sa survie. Seulement, avoir implique de prendre aux autres. Cela suscite aussi la crainte que les autres nous volent. Pour Harpagon, le célèbre avare de Molière, être volé c’est perdre la vie. D’où un comportement agressif, une volonté de pouvoir (qu’on croit nécessaire à la sécurité), et la jalousie envers les autres qui va jusqu’à leur exclusion. Vivre selon l’avoir, c’est sombrer dans la guerre de tous contre tous que redoutait tant Thomas Hobbes. Fromm se montre ici très proche du philosophe anglais puisque, comme celui-ci, il pense que le seul moyen pour l’individu de garantir sa sécurité est d’abandonner son intégrité et son indépendance en se confiant à un groupe autoritaire. Ayant sous les yeux l’exemple du nazisme, Fromm sait combien un groupe peut exiger d’obéissance et de renoncement, et combien il suscite de la culpabilité. Car l’individu selon l’avoir, entièrement dépendant, est effrayé d’être rejeté, il n’a jamais assez de garantie de mériter la protection du groupe, il ne peut que se soumettre et espérer.

A contrario, la vie selon l’être est placée sous les signes de la joie et de l’auto-réalisation. L’individu y cherche à dépasser ses blocages et ses faiblesses en cultivant l’amour, l’humilité, le respect de la vue et la recherche de l’objectivité (c’est-à-dire la prise de distance par rapport à ses illusions subjectives). Humaniste attentif aux autres, il base sa vie sur l’expérience et la réflexion personnelles. Ici, il ne s’agit pas de posséder. L’individu selon l’être sait que la vie n’est pas le fait de l’accumulation mais de la relation aux autres, de l’auto-transcendance, du développement de ses potentialités, de la croissance et de l’amour. Jésus, Socrate, Spinoza, Bouddha et Lao Tseu, parmi d’autres, ont montré le chemin de ce mode d’être, où le conflit et l’opposition ont cédé la place à la relation.

Quelques décennies avant Fromm, le philosophe français Gabriel Marcel fondait lui aussi sa pensée sur l’opposition entre l’être et l’avoir. L’avoir, expliquait-il, est du domaine de l’objectivité : on a des choses, on a des connaissances. L’objet est possédé. Il est étudié du dehors par la science et manipulé par la technique. Il est de l’ordre du problème : l’objet peut poser une question, que la patience et l’ingéniosité finissent toujours par résoudre (construire une tour de cinquante étages, inventer un vaccin contre la grippe...). L’avoir n’est pas forcément négatif, pour Marcel. Bien au contraire, puisque le fait de traiter le monde comme une chose à posséder a permis le développement de la civilisation à un point jamais atteint auparavant (qui peut songer à la dentisterie des siècles passés sans quelque effroi et sans louer les progrès de notre époque ?). La difficulté survient lorsqu’on entreprend de traiter l’homme sur le mode de l’avoir, comme une simple chose ou un problème. Mais l’homme n’est pas un problème, affirme Marcel, il est un mystère. Ce qui veut dire non pas qu’il est inconnaissable – qu’on ne pourrait rien en savoir – mais qu’aucun discours, aucune théorie ne pourraient faire le tour de la question de l’homme et encore moins l’épuiser. Echappant au registre de l’avoir, l’homme relève du domaine de l’être. Il demande à être appréhendé de l’intérieur, car il ne se réduit pas, jamais, à ce que l’on peut saisir de lui extérieurement. C’est ainsi, par exemple – exemple qui n’est évidemment pas de Marcel, mais qui illustre bien sa pensée – que l’on peut observer le fonctionnement cérébral d’un homme par IRM, mais jamais avoir prise sur son sentiment d’être conscient. Pour le dire en d’autres termes, l’avoir est une vue à la troisième personne (il, on) alors que l’être est une expérience à la première personne (je).

L’existentialisme chrétien de Marcel – le philosophe abhorrait ce terme, lui préférant celui de “socratisme chrétien” – comme la psychologie humaniste de Fromm décrivent-ils l’opposition entre être et avoir de manière adéquate ? Ils attirent l’attention sur des points importants : le lien entre la peur et le désir de posséder, le risque de “chosifier” l’humain... Mais ne forcent-ils pas un peu le trait ? La vie, la vraie, n’est-elle pas faite d’avoir et d’être, inextricablement mêlés ? Marcel serait certainement d’accord pour dire que l’homme est aussi objet – étudiable par la science, guérissable par la médecine – et pas seulement mystère. Et Fromm acquiescerait sans doute à l’idée que l’identité humaine tient aussi à ce que les hommes ont : qu’aurait été Gandhi sans sa formation d’avocat et sa situation familiale aisée ? Siddharta Gautama serait-il devenu le Bouddha s’il n’était pas né prince, doté de toutes les richesses possibles ? Et peut-on faire fi de l’incarnation de Jésus Christ (juif, fils de charpentier, descendant de David..) pour comprendre sa mission ? Etre ou avoir ? Il vaudrait mieux dire être et avoir. Ou mieux : avoir à être.

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