Fiche Philo: Evolutionnisme VS Créationnisme

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Fiche Philo: Evolutionnisme VS Créationnisme
© KANAR

Pour éviter le vol de pelleteuses et autres engins de BTP, deux universitaires britanniques ont suggéré de les peindre en rose. Cette idée peu coûteuse et facile à mettre en œuvre décourage les voleurs, qui ont intérêt à voler des engins moins voyants, plutôt que de repeindre le matériel en une couleur plus orthodoxe. Toutefois, les deux chercheurs reconnaissent que leur idée cessera de fonctionner quand elle sera largement répandue, car à ce moment les véhicules roses ne seront plus aussi repérables.

Darwin aurait aimé cette anecdote car on lui doit l’idée de sélection naturelle, que l’on pourrait rapidement résumer comme suit. Les individus sont tous plus ou moins différents. Certaines de ces différences sont avantageuses, permettant à l’individu qui les porte de se nourrir, de se protéger et de se reproduire plus facilement que d’autres individus plongés dans le même environnement. En se reproduisant, les individus donnent aléatoirement une partie de leurs caractéristiques à leurs descendants. Ceux-ci seront eux-mêmes plus ou moins avantagés, c’est-à-dire adaptés à leur environnement et capables de se reproduire plus que leurs congénères moins bien lotis. Ainsi, de génération en génération, certains traits se développent tandis que d’autres disparaissent.

Dans une vision évolutionniste, une espèce est une population d’individus tous différents mais capables de se reproduire entre eux. Cette fluidité des espèces relativise le concept d’adaptation. Certains traits avantageux dans un type d’environnement donné peuvent être nuisibles quand les conditions changent : la queue du paon, appendice indispensable pour attirer les femelles, est très gênante lorsqu’il s’agit d’échapper à un prédateur. Il n’y a donc pas d’adaptation absolue. Du reste, on peut trouver des imperfections et inadaptations dans tout organisme. Ainsi le hoquet. Dû à une irritation des nerfs phréniques - qui provoquent une inspiration brusque d’air en même temps que la fermeture de l’épiglotte -, le hoquet n’a aucune fonction chez l’homme mais il est un héritage de nos ancêtres : un têtard de grenouille qui respire par les branchies aspire de l’eau dans sa bouche et ferme sa glotte pour éviter que l’eau ne pénètre dans les poumons. Ce qui était adaptation est devenu inadapté. Les évolutionnistes parlent aussi d’exaptation. Par ce terme, on désigne des caractéristiques développées par hasard et devenues, plus tard, utiles. Un bon exemple est le pouce du panda, qui n’est pas un doigt mais l’hypertrophie d’un os du poignet.

Inadaptation, hasard, lutte pour la vie... Cette vision du monde a suscité une vive réaction de la part des créationnistes. Si la plupart des croyants ont accepté l’évolutionnisme - il est vrai, en y mettant toujours une pointe de finalisme, l’évolution devenant le fruit du hasard et du projet de Dieu -, une tendance s’est fait jour à la fin du XIXe siècle aux Etats-Unis. Un mouvement chrétien, baptisé fondamentaliste parce qu’il voulait revenir aux fondements de la foi (la Bible et seulement la Bible), s’est opposé aux théologies progressistes et à la théorie de l’évolution. Ses griefs ? L’évolutionnisme fait de l’homme une créature parmi d’autres, et non plus le préféré de Dieu, qui doit régenter la Terre.

Le mouvement fondamentaliste passe à l’attaque après la Première Guerre mondiale, en faisant adopter des lois interdisant l’enseignement de l’évolutionnisme dans les écoles. L’American Civil Liberties Union décide de réagir : elle demande à un professeur de biologie, John Thomas Scope, d’enfreindre la loi. Il s’ensuit un procès, en juillet 1925, connu sous le nom de "procès du singe", où s’affrontent deux ténors du Barreau. L’agnostique Clarence Darrow représente Scope et l’ACLU. Il se présente comme le défenseur de la liberté de penser. Face à lui, William Bryan se veut le défenseur du droit du peuple aux valeurs traditionnelles. D’abord tolérant vis-à-vis de l’idée d’évolution, Bryan avait changé d’attitude après la guerre, car il avait été choqué par l’idéologie des officiers allemands, convaincus d’être une race supérieure aux autres car plus évoluée ! Pour lui, la lutte pour la vie et la survie des plus aptes vont totalement à l’encontre du message évangélique ! Il rejette l’évolutionnisme non parce qu’il lui semble faux, mais parce qu’il lui paraît être une doctrine raciste et immorale. Scope est condamné à une amende mais les fondamentalistes passent aux yeux de l’opinion pour des bigots arriérés.

Sans le savoir, les Soviétiques viendront en aide aux évolutionnistes. Le lancement de Spoutnik force les Etats-Unis, qui craignent d’être technologiquement dépassés, à relancer l’enseignement des sciences. Darwin fait son retour dans les classes. Les créationnistes réagissent en tentant de bâtir une science de la création, qui devrait elle aussi être enseignée dans les cours de biologie. Cela donne lieu à un nouveau procès, en 1981-1982, qui conclut que le créationnisme n’est pas une science mais une religion déguisée, puisqu’il prend au pied de la lettre les affirmations bibliques (création en six jours, déluge...) et explique tout par le recours à Dieu. Loin de désarmer, les créationnistes adoptent une nouvelle stratégie : le dessein intelligent. L’idée est de contester l’évolutionnisme en proclamant l’irréductible complexité du réel, tellement grande qu’il faut obligatoirement recourir à un principe intelligent pour l’expliquer. Ce principe n’est pas nommé Dieu - puisque la loi l’interdit - mais personne n’est dupe. Tellement peu, d’ailleurs, qu’un troisième procès, tenu en 2005 en Pennsylvanie, conclut que le dessein intelligent est un créationnisme déguisé. Mais l’histoire n’est sans doute pas finie.

Reste à savoir pourquoi tant de gens sont créationnistes : 44 % des Américains, 75 % des jeunes Turcs, d’après deux sondages récents. L’une des raisons est l’association entre évolutionnisme et amoralité (mais Darwin avait déjà montré que l’évolution a aussi favorisé l’altruisme). Une autre raison, peut-être plus profonde, est le besoin d’un sens à l’existence : le hasard et la nécessité de la théorie de l’évolution nous laissent orphelins. Une troisième raison est politique et épistémologique à la fois : des groupements fondamentalistes, pour asseoir leur pouvoir dans la société, ont intérêt à brouiller les connaissances en divulguant de fausses informations et en mettant en doute, de manière systématique, les données et théories scientifiques. Cela se voit dans les débats sur le réchauffement climatique, sur le tabac, et aussi sur l’évolutionnisme. Parfois, l’enjeu est simplement de produire de la confusion. Les fondamentalistes de tout bord y gagnent. La science, l’éthique, la religion et la philosophie y perdent.

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