Fiche philo: Libéralisme VS Capitalisme

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Fiche philo: Libéralisme VS Capitalisme
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Quoi de plus naturel, semble-t-il, que d’associer libéralisme et capitalisme ? Les libéraux ne sont-ils pas les défenseurs du marché, des petits indépendants et des intérêts notionnels, et les adversaires résolus de l’Etat, ne veulent-ils pas avant tout "dégraisser le mammouth" ?

Il est vrai que les deux termes ont partie liée. D’ailleurs, à l’entrée "libéralisme", le dictionnaire Robert renvoie à la rubrique "capitalisme", laquelle reconduit aussitôt à "libéralisme". Cette proximité, cependant, n’est pas une égalité. En effet, le capitalisme désigne un régime économique où les moyens de production n’appartiennent pas aux travailleurs mais à des propriétaires privés, détenteurs d’un capital. Ces propriétaires peuvent exercer eux-mêmes la direction de leur entreprise ou se contenter de posséder des parts de celle-ci. La bourse est un instrument fondamental de ce système économique. On voit bien que le capitalisme est avant tout un mécanisme économique, compatible avec des régimes politiques très différents : démocratie libérale, autoritarisme ou dictature (songeons au Chili de Pinochet) voire communisme socio-politique (comme en Chine).

Au contraire, le libéralisme est d’abord un mouvement politique, qui vise à garantir les libertés individuelles face au pouvoir et à la collectivité. Ainsi, les droits de l’Homme sont une émanation de la pensée libérale. Le libéralisme se traduit en économie par une opposition à l’intervention de l’Etat et à la constitution de monopoles privés. Comment cette revendication politique a-t-elle débouché sur une doctrine économique ? Pour le comprendre, il faut remonter à John Locke (1632-1704).

Penseur du parti Whigs dans le Royaume-Uni de Guillaume III d’Angleterre, Locke cherche un nouveau "contrat social" pour refonder le vivre ensemble, après une très longue guerre de religion qui a ravagé le pays. Il imagine un état de nature, antérieur à la constitution d’un Etat, où les hommes vivent égaux et libres. Chacun sait intuitivement qu’il doit respecter la vie des autres et aussi ses biens. Locke justifie la propriété par le travail. Tout le monde admet, argumente-t-il, que quelqu’un possède des fruits quand ceux-ci sont dans son estomac. Mais quand ces fruits commencent-ils à appartenir à cet homme : quand il les digère, qu’il les mange, qu’il les cueille ou qu’il plante l’arbre fruitier ? Locke répond que ces fruits commencent à appartenir à cet homme dès qu’il se donne de la peine pour les tirer de la nature, c’est-à-dire dès qu’il ajoute son travail à ce que la nature produit. Dans cette perspective, le travail est un prolongement du corps. Par conséquent, tout ce qu’un homme peut produire par son travail lui appartient. Locke fait ainsi de la propriété une loi naturelle, antérieure à la société.

Le philosophe anglais pose cependant une limite à la possession : on ne peut légitimement posséder plus que ce qu’on est capable de consommer. Tout bien gaspillé - par exemple des cageots de pommes en train de pourrir - cesse d’appartenir à son propriétaire. Ce qui est produit peut évidemment être échangé : celui qui cultive des pommes n’est pas tenu de manger la totalité de son stock. Il peut donner, troquer ou vendre ce qui excède sa consommation propre. A nouveau, la seule limite - l’unique vice - est la négligence : stocker plus de pommes qu’on ne peut en consommer et en échanger est une faute. De même, échanger des pommes contre du blé qu’on laissera gâter est un méfait.

C’est ici qu’intervient l’argent. La monnaie permet de différer la consommation. L’argent échangé contre des pommes peut être gardé très longtemps avant qu’il perde sa valeur (sauf circonstances exceptionnelles). Dès lors, il est légitime de produire autant que l’on peut vendre. Le crime, c’est l’inutilité, jamais l’excès de la propriété. Dans cette optique, le capitaliste qui fait travailler son argent n’est pas oisif, puisque ses biens sont une extension de son corps.

Le contrat social, on le voit, n’est pas un moyen d’instaurer le droit, puisque la liberté et la propriété lui préexistent. Quelle est alors sa fonction ? Autrement dit, à quoi sert l’Etat ? A faire respecter les droits de chacun, répond Locke. Dans l’état d’avant la société, les hommes savent ce qui est bien et mal, mais ils ne peuvent compter que sur leurs propres forces pour se protéger, et sur leur bonne volonté pour ne pas empiéter sur les droits d’autrui. Dans le contrat social, chacun renonce à utiliser la force - sauf en cas de légitime défense - et s’en remet à la protection de l’Etat. Désormais, c’est un parlement qui vote les lois, et des juges et une police qui sanctionnent les manquements. Le contrat se réduit donc à un échange : la sécurité contre la renonciation à l’exercice privé de la violence.

Encore faut-il, pour cela, que l’Etat n’outrepasse pas ses fonctions. Les gouvernants doivent être justes. Ils sont dépositaires du pouvoir mais n’en sont pas possesseurs. Et si d’aventure un dictateur accaparait le pouvoir à son profit, les citoyens auraient le droit - naturel - de se révolter et de changer de dirigeant. Pour Locke, contrairement à son prédécesseur Thomas Hobbes, les hommes gardent des droits naturels même lorsqu’ils vivent en société. Qui serait assez fou, en effet, pour renoncer à ses droits les plus élémentaires, même pour gagner en sécurité ?

Le contrat social selon John Locke est une association d’hommes qui confient à la collectivité leur droit naturel de punir les offenses qui leurs sont faites. La société ainsi formée jugera les délits selon des lois et exécutera ces jugements. Cela suppose des lois connues de tous et appuyées sur le droit naturel, des juges impartiaux capables d’arbitrer les litiges, un pouvoir de police pour exécuter les décisions des juges. Ces définitions permettent de voir que Locke exclut la monarchie absolue des régimes politiques justes, puisqu’aucun juge n’est en mesure de régler un conflit entre le roi absolu et un de ses sujets, car le monarque absolu est au-dessus des lois et des juges.

La seule raison d’être de l’Etat, selon Locke, est d’assurer la protection de la vie, de la liberté et des biens des individus. Et pas de faire leur bonheur, de subvenir à leurs besoins ou d’assurer leur éducation, par exemple. Il est évident, a fortiori, que l’Etat ne peut pas poursuivre des fins contraires à la sécurité et la paix des individus, même soi-disant pour leur bien. Les citoyens sont les mieux placés pour savoir ce qui est bon pour eux. On comprend alors pourquoi, dans cette logique libérale, le meilleur Etat est le plus réduit.

Mais quoi qu’en disent (ou espèrent ?) certains, les lois de l’économie ne seront jamais les lois du marché. Car les innombrables dons et échanges qui heureusement font partie de l’économie ne sont pas réductibles à une transaction du marché.

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