Fiche Philo: Objet VS Sujet

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Opinions Si vous vous souvenez de votre Descartes, vous définirez peut-être spontanément l’objet comme “chose étendue” et le sujet comme “chose pensante”: l’objet relève de la quantité (une portion d’espace), le sujet relève de la qualité (une intensité non spatiale, un “je ne sais quoi” d’indiscernable, rebelle à toute analyse, y compris aux IRM et autres caméras à positon).

Cette distinction a permis de concevoir l’univers comme un espace uniforme, partout semblable, et mathématisable, ce qui a ouvert la voie à la physique moderne. En outre, puisque l’esprit échappe au domaine de la matière, il n’est pas contraint par le déterminisme qui règle l’univers. Voilà la liberté et la responsabilité humaines sauvegardées. Du moins pour quelque temps. L’histoire de la philosophie l’a montré : quelques années après la mort de Descartes, Spinoza critiquait déjà la séparation âme-corps, avant que La Mettrie et d’autres contestent l’existence de l’âme humaine. A vrai dire, les termes mêmes utilisés par Descartes sont ambigus : l’objet et le sujet sont des choses, ce qui tend à ramener le sujet du côté de l’objet !

Une autre façon de faire la différence est d’opposer humain et inhumain. Le premier est animé, vivant, créatif et spontané. A l’inverse, le second est inanimé, rigide et déterminé. Toutefois, cette dichotomie est très occidentale. Les anthropologues nous apprennent que de nombreuses sociétés, dites animistes, attribuent aux animaux, aux plantes et même à des pierres, une intériorité semblable à la nôtre. Dans d’autres sociétés, les humains fabriquent des objets, fétiches ou vaudous, qui ont pour fonction... de fabriquer des humains. On prend de la terre ou du sable, du tissu, de la ficelle ou d’autres ingrédients de ce type, à quoi l’on ajoute des paroles sacrées, des prières, des intentions et tout ce qui forme un culte. On nourrit aussi le fétiche et on lui prodigue des soins, sans quoi il pourrait mourir. En retour, il favorise ses adeptes, notamment en assurant la fécondité des femmes. Voilà donc un artefact, objet vivant, qui donne la vie à des humains.

A vrai dire, ce n’est pas seulement l’anthropologie qui remet en question, du dehors, notre distinction sujet-objet. Celle-ci est aussi questionnée du sein même de la pensée occidentale. Ainsi, le sociologue des sciences Bruno Latour voit dans l’objet technique la résultante, à un moment donné, de différentes injonctions matérielles et culturelles. Analysant la ceinture de sécurité, il y voit l’inscription dans les choses de lois sociales (“protège-toi contre les accidents”). La ceinture est un objet, bien entendu, mais humanisé. Ces hybrides, mi-objets et mi-sujets, sont légion, depuis la paire de lunettes jusqu’à l’embryon congelé, en passant par l’ordinateur, le trou dans la couche d’ozone ou le dentier de Schopenhauer (auquel Michel Serres consacre quelques intéressantes pages dans son livre “Statues”). Mais ce ne sont pas seulement les objets techniques qui sont imprégnés d’humanité. Ne pourrait-on aller jusqu’à dire que nous “humanisons” toujours les objets dès que nous portons notre regard sur eux ? Le pétrole, le silicium, le bois, l’eau, les lions du zoo d’Anvers et leurs collègues du Serengeti ne sont-ils pas toujours colorés par nos attentes, nos besoins, nos désirs, nos goûts... ?

On peut se demander si l’opposition entre objet et sujet ne devrait pas s’effacer au profit du mélange. Une nuit, le philosophe taoïste Zhuangzi rêva qu’il était un papillon volant de fleur en fleur. Au réveil, il se demanda : suis-je un homme qui a rêvé qu’il était un papillon ou un papillon en train de rêver qu’il est un homme ? A moins qu’il ne soit l’un et l’autre.

Zhuangzi nous invite à penser à partir des situations toujours changeantes. Peut-être vaut-il la peine de voir le sujet humain non plus comme une essence définie une fois pour toutes mais comme un processus, une relation, le produit sans cesse recommencé d’assemblages entre le moi, des artefacts, des animaux et d’autres humains. Pour exister, réfléchir, créer, le sujet humain a besoin de se constituer en lien avec son environnement. Pour s’en rendre compte, il suffit d’observer un petit enfant jouer à être un animal : l’enfant a besoin de s’éprouver chat, chien ou dinosaure pour être humain. Ce qui vaut avec les animaux vaut aussi avec les autres humains. Le pédopsychiatre Daniel Stern a montré que le sujet est d’abord une vie partagée, et non une entité séparée qui entre ensuite en contact avec d’autres. Etre sujet, pour un tout petit enfant, c’est être tout à la fois soi et les autres.

Le “nous” prime le “je”. Parler en termes de projet est une autre façon de repenser la dualité sujet-objet. Le philosophe des sciences Gaston Bachelard a introduit cette perspective en montrant que la science est une construction d’un objet par un sujet, en fonction d’un projet. Connaître, ce n’est pas enregistrer passivement des faits, c’est poser une question à la réalité et construire activement la réponse. La biologie, la psychologie, la sociologie ou la physique montrent le réel sous des angles chaque fois particuliers, car leur projet de compréhension du monde est différent : comprendre le vivant, saisir les mécanismes de l’esprit ou de la société, dégager les lois de la matière. L’étymologie peut nous aider à comprendre cela. Sujet vient du latin “subjectum”, qui veut dire “mettre sous, jeter sous”. Objet est dérivé d’“objectum”, “jeté devant”. Et projet vient du verbe projeter, lui-même issu du latin “projectare”, “jeter dehors, à terre”. Dans les trois cas, on jette : le sujet, c’est ce qui est jeté sous quelque chose jeté devant et quelque chose d’autre jeté dehors.

Autrement dit : le sujet trouve sa signification de sa relation avec un objet, relation qui n’est autre que le projet. Sujet et objet ne peuvent se penser qu’en lien avec un projet : un sujet est ce qui exerce un projet sur un objet, un objet est ce qui entre dans le projet (ne dit-on pas : un objectif ?) de ce qui devient par-là même un sujet.

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