Fiche Philo: Payant VS Gratuit

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Fiche Philo: Payant VS Gratuit
© KANAR
A première vue, y a-t-il opposition plus nette que celle entre gratuit et payant ? Certaines choses s’achètent et se vendent, d’autres échappent au domaine marchand. Pourtant, la réalité est bien plus complexe. Souvent, le gratuit se montre payant.

Ce qui est payant, c’est ce qui coûte de l’argent : je vais chez l’épicier acheter trois pommes, je paie le prix fixé, je rentre chez moi en emportant mes fruits, l’épicier reste dans son magasin, et nous sommes quittes. La monnaie –pièces, billets ou électronique– est un artifice permettant d’échanger tous les biens et services possibles, depuis la nourriture jusqu’à la séance de psychothérapie, en passant par le droit de voyager en train et le toilettage pour chien. Le mot important pour notre propos est “échange”. Comme l’a souligné Georg Simmel dans sa “Philosophie de l’argent” (1900), l’argent n’est pas seulement une abstraction des choses échangées; il abstrait aussi l’échange lui-même, en ce qu’il supprime les aspects affectifs qui s’y attachent. Ainsi, je ne suis pas tenu de dire “Bonjour” ou “Au revoir” à mon épicier lorsque je lui achète des pommes, et il n’est pas obligé de me parler non plus. Je dois seulement lui donner la somme convenue en échange des pommes, qui passent alors de sa propriété à la mienne. La logique de ce système se trouve peut-être poussée à son maximum dans les caisses automatiques des supermarchés, où le client scanne lui-même ses produits, sans devoir parler à personne (encore que les mots “Merci” et “A bientôt” sont imprimés sur son ticket de caisse). Le don, le gratuit, paraissent opposés à l’échange marchand, et être à sens unique : il y a celui qui donne et celui qui reçoit. C’est mon anniversaire, vous me faites un cadeau, et je ne vous rend rien en échange. Je ne vous paie pas non plus pour le présent offert, évidemment. Imaginez ma tête si, après m’avoir donné le nouveau livre dont j’avais envie, vous tendez la main en me disant : “Cela fera 30 euros.” Inconcevable ! Et pourtant...

L’anthropologue Marcel Mauss a montré, dans son “Essai sur le don” (1923-1924), que celui-ci aussi est un échange. Donner implique de recevoir et de rendre. Refuser un cadeau serait un affront. Et s’il est possible d’échanger un cadeau reçu, c’est sous certaines conditions : il est de bon ton, de la part du donateur, d’autoriser le destinataire à échanger le cadeau “s’il l’a déjà” mais jamais à le revendre (même si eBay connaît un pic d’affluence juste après la nouvelle année). De même, les règles du savoir-vivre “imposent” de rendre un cadeau de valeur équivalente à celui qu’on a reçu. Il est aussi des occasions où donner est une obligation : à un mariage, on fait un cadeau dont la valeur est proportionnelle au degré de proximité avec les personnes célébrées et à la valeur de ce qui est dépensé pour nous lors de la fête. Toutefois, cela doit passer pour un geste gratuit. Pas question de dire à la mariée, au moment où on la félicite : “Tu seras contente, je t’ai donné à l’euro près ce que je te coûte en repas.”

Le don est beaucoup moins gratuit que ce qu’il semble de prime abord. La différence avec l’argent est que cet échange est différé dans le temps et parfois dans les destinataires : vous offrez un cadeau d’anniversaire à celui qui vous en a donné un, ou vous donnez une dringuelle aux petits-enfants de la tante qui vous en donnait quand vous étiez petit. Autre différence avec l’économie marchande : les sommes distribuées ne sont qu’approximativement les mêmes que celles reçues. Tout l’art consiste à n’offrir ni trop peu –sous peine de passer pour pingre ou fauché–, ce qui est désobligeant ni trop –au risque de paraître étaler sa fortune et en mettre plein la vue de ceux qui sont incapables d’en faire autant pour vous. La frontière entre gratuit et payant se révèle floue. Donner est parfois très intéressant, socialement et même financièrement. Les cadeaux sont souvent du “faux gratuit”. Qui n’a jamais vu une publicité offrant une couverture chauffante ou une bouilloire électrique, à l’achat de 50 euros de vêtements ? Qui ne s’est jamais forcé à acheter pour plusieurs centaines d’euros, dans une même grande surface, afin de gagner une collection complète de vaisselle en faïence ? Tous les vendeurs le savent : il est très rentable d’obliger quelqu’un par un cadeau.

Parfois, le cadeau semble vraiment gratuit, comme dans les journaux toutes-boîtes ou distribués dans les gares. La facture est réglée par les annonceurs, qui espèrent que les lecteurs deviendront des acheteurs. Autrement dit, vous lisez gratuitement maintenant, vous paierez plus tard en achetant un produit que vous aurez vu, incidemment, dans le journal. Dans le même registre, à la sortie du Salon de l’Auto, on vous invite à déposer votre carte de visite dans une urne qui servira au tirage d’une tombola. Vous espérez recevoir un cadeau alors que c’est vous qui le faites. Imaginez une seconde la valeur du fichier ainsi constitué !

Peut-être qu’un changement de langue offre une piste de réflexion supplémentaire. En anglais, un pourboire se dit “gratuity”, et “free” signifie à la fois “libre” et “gratuit”, ce qui est plus équivoque mais peut-être aussi plus réaliste. Un chewing-gum sugarfree n’est pas gratuit, pas plus qu’un prisonnier rendu à la liberté. Et si les logiciels freeware sont libres, en ce sens que vous pouvez en modifier le code, vous devez quand même les payer. Alors bienvenue dans le débat.

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