Fiche Philo: Savoir VS Croyance

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Fiche Philo: Savoir VS Croyance
© KANAR
L’illustre Platon, dans un de ses dialogues, le Gorgias , distingue le savoir de la croyance d’une manière qui paraît décisive : le savoir concerne la vérité, tandis qu’une croyance peut être vraie ou fausse.

“ L’herbe est naturellement verte ” est une vérité, tout comme il est vrai que deux et deux font quatre. Par contre, si quelqu’un croit à l’existence des dragons, ou que la lune est en fromage, ou qu’il peut allumer les réverbères par la seule force de sa pensée, cela n’est pas vrai pour autant, même si sa croyance est intense. Dans ce cas, il croit simplement à des choses fausses. C’est pourquoi l’on se trompe lorsque l’on dit qu’on ne discute pas des goûts et des couleurs. Ceux-ci sont des croyances, qui dépendent de chacun et peuvent précisément être comparées. En fait, c’est le savoir qui est indiscutable, car on ne transige pas avec la vérité.

Hélas, la question ne se laisse pas régler si facilement. Car le savoir, d’un certain point de vue, est aussi une croyance : on croit qu’il est vrai que l’herbe est verte et que deux et deux font quatre. Si bien que les philosophes définissent généralement le savoir comme la croyance en des choses vraies : dans l’ensemble des choses crues, il y a le sous-ensemble des choses vraies, à côté du sous-ensemble des choses fausses.

Mais si le savoir est une croyance, comment faire la différence entre la vérité et l’erreur ? Comment savoir qu’il y a véritablement un cerisier dans le jardin, par exemple ? On le sait, c’est-à-dire qu’on croit que c’est vrai, parce qu’on le voit et que d’autres personnes nous confirment l’existence de l’arbre. Mais comment savoir que cette vision n’est pas le fruit de notre imagination, et que les témoins ne se trompent pas eux aussi ? Parce qu’enfin, il existe des cultures – du moins, c’est ce que croient les auteurs de ce texte – où l’on croit dur comme fer à l’existence des dragons ou à celle des sorciers. Comment savoir que ce n’est pas vrai ? C’est la question de la différence entre cultures qui se pose ici : quand différentes cultures croient des choses opposées, où est la vérité ?

On touche aussi à une difficulté majeure de l’épistémologie (la discipline qui étudie la manière dont on peut connaître), que l’on retrouve au cœur de la philosophie de Descartes – le malin génie et le dieu trompeur, qui nous induisent en erreur alors que nous croyons être certains de nos pensées – ou dans cette version romancée du cartésianisme qu’est la célèbre trilogie Matrix , où une machine programme les rêves d’humains réduits – à leur insu – à l’état d’animaux d’élevage en batterie. C’est encore le problème du solipsisme : comment savoir que les autres existent, s’il ne suffit pas de croire à leur existence ? Comment pouvons-nous être certains que vous êtes en train de nous lire, ami lecteur ? Et comment pouvez-vous savoir que le texte que vous avez sous les yeux n’est pas le produit – excellent au demeurant – de votre cerveau fertile ?

< Le philosophe Ludwig Wittgenstein a affronté ces questions abyssales dans un ouvrage intitulé “De la certitude” . Sa réponse consiste à dire qu’il y a des choses dont il est insensé de douter, comme le fait que nous avons des mains. On peut mettre en doute ce fait en théorie, mais le doute s’envole, en pratique, dès que nous tendons le bras pour attraper notre tasse de thé ou pour taper quelques mots sur le clavier de notre ordinateur. Pour Wittgenstein, la réflexion est comme le fait de bêcher : on creuse jusqu’à ce qu’on cogne quelque chose de dur et que la bêche se plie (certes, on pourrait alors utiliser une pioche, mais là n’est pas le propos). Le philosophe autrichien ne faisait ici que renchérir sur la réfutation de Berkeley par le docteur Samuel Johnson. La philosophie de Berkeley était un idéalisme absolu consistant à nier la matérialité des choses pour affirmer la seule existence des perceptions. Pour réfuter cette doctrine, Johnson s’était contenté de donner un bon coup de pied dans une pierre. L’argument n’aurait sans doute pas convaincu Berkeley, mais convenons qu’il était frappant.

Bref, pour savoir que l’on a une main ou un pied, il suffit de les bouger. Mais encore faut-il en être capable. Peut-être connaissez-vous Oliver Sacks. Il s’agit d’un neurologue qui a écrit plusieurs livres – comme “L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau” , dont le titre est à soi seul un programme – sur des patients atteints de graves troubles mentaux. Sacks s’est intéressé à ces cas parce qu’il avait lui-même été victime d’un trouble neuronal, qu’il raconte dans “Sur une jambe” : la perte de la sensation et de la conscience de sa jambe, suite à un accident. Il avait été opéré et sa jambe était normale, mais elle lui paraissait être un objet étranger greffé sur son corps, comme une fausse jambe qu’on aurait mise à la place de la sienne. Sacks savait que c’était sa jambe, les médecins et les infirmières le lui disaient et du reste il le voyait bien. Mais ces dires et cette vision n’étaient rien à côté du sentiment d’étrangeté : ce morceau de chair ne faisait pas partie de son schéma corporel. Tout le monde affirmait à Sacks qu’il n’avait pas de raison de douter, que cela n’avait aucun sens. Il le savait. Mais il n’y croyait pas.

Comment donner un coup de pied dans une pierre quand on est persuadé que sa propre jambe nous est étrangère ?

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