La Wallonie célèbre trente années d’autonomie politique partielle dans un contexte qui pose question aux citoyens. Les discours politiques et médiatiques, conditionnés par la peur d’une scission de l’Etat belge, semblent oublier les événements historiques qui ont mené au fédéralisme. Né modestement voici 170 ans, le mouvement flamand a sans cesse élargi ses objectifs. Dès les années 1970, les partis flamands ont affirmé leur suprématie au sein de l’Etat belge, imposant un rapport de force communautaire afin de développer prioritairement la Flandre (2). La Wallonie a pris conscience de cette rupture de solidarité nationale au moment même où son industrie entrait en crise. Et elle a lutté pour obtenir une autonomie socio-économique. D’où vient, dès lors, ce discours dramatisé sur une grande réforme de l’Etat belge, dont "les Wallons et les Bruxellois sortiraient perdants" ?

Ce discours culpabilisant est aussi ancien que le fédéralisme. Il exprime la crispation d’un establishment francophone belge qui sent le pouvoir lui échapper. Cette classe dirigeante, héritière de la bourgeoisie de 1830, a déjà perdu une large partie de la Belgique : la Flandre, où la bourgeoisie de langue française s’est flamandisée et ralliée au projet d’une Flandre prospère. Replié sur "le Sud du pays ", cet establishment francophone s’est accommodé de la communautarisation des matières culturelles, lui permettant de vivre une "belgitude" par défaut, réduite à une simple appartenance linguistique. C’est ainsi que la Communauté française de Belgique cherche à maintenir, le plus longtemps possible, auprès de l’opinion francophone uniquement, l’illusion d’un Etat-nation, dont Bruxelles serait la capitale et la Wallonie une simple province.

Une telle conception institutionnelle a ainsi mis en place, dès les années 1970-1980, une cogestion communautaire de la capitale, privant depuis lors les Wallons et les Bruxellois d’une nécessaire politique culturelle pour relever les défis spécifiques à leurs régions.

Au cours des états généraux bruxellois, la société civile s’est largement prononcée pour un projet de ville-région, intégrant toutes les compétences nécessaires à son développement socio-économique et multiculturel (3). Voici trente ans que les acteurs de la société civile wallonne expriment les mêmes aspirations. En effet, un fédéralisme belge réaliste ne pourra se construire dans la nostalgie d’un Etat unitaire qui ne reviendra plus. Et il revient aujourd’hui aux trois Régions d’affirmer leur pleine existence et de nouer des liens de coopération.

La Wallonie est confrontée aux mêmes défis que les régions européennes de tradition industrielle. Au temps de sa grande prospérité, le peuple wallon s’est largement investi dans la Belgique et se retrouve aujourd’hui dans un profond dénuement symbolique. Si la Wallonie se relève lentement, un grand nombre de ses citoyens souffrent encore des stigmates du déclin industriel et témoignent d’un manque de confiance en l’avenir. Or, les expériences européennes montrent une corrélation entre le dynamisme d’une région et son développement culturel. Les grandes reconversions réussies ont initialement beaucoup investi dans la culture : Gênes, Manchester, Bilbao, Johensuu (Finlande), Barcelone et, plus près de nous, la région de Lille à travers son projet " Culture commune - scène nationale du bassin minier du Nord-Pas-de-Calais".

A l’inverse des régionalismes motivés par une richesse exclusive, de nombreuses régions d’Europe se conçoivent aujourd’hui autour de projets constructifs de citoyenneté, davantage que sur des sentiments fermés d’appartenance nationale. La Wallonie, qui s’est bâtie sur des valeurs de solidarité, se développe déjà sur ce modèle. Bruxelles aussi.

Les habitants de Wallonie, de vieille souche ou de migration récente, sont désormais appelés à imaginer et à construire un "vouloir vivre ensemble". Le monde de l’enseignement, les réseaux associatifs et les créateurs se doivent de "travailler" la mémoire de la Wallonie et d’inciter ses citoyens à exprimer un projet commun.

Dans cet esprit, deux initiatives récentes ont connu des pics d’audience inhabituels sur la RTBF. Le documentaire "Namur - Wisconsin", réalisé par Xavier Istasse, redécouvrait nos lointains cousins d’Amérique, cultivant avec humour leur culture wallonne dans le Middle West. Quant à l’émission "Ma Terre", coproduite par Corinne Boulangier en partenariat avec l’Institut du patrimoine wallon, elle valorisait de manière vivante notre patrimoine matériel et immatériel. Cette production de qualité annonçait d’emblée sa vocation prospective : "Vous allez regarder votre pays autrement". Parmi les sujets abordés, citons l’épopée des artisans wallons qui émigrèrent en Suède au XVIIe siècle. Conscients de leur savoir-faire, ces travailleurs ont contribué de manière spectaculaire à l’essor d’une métallurgie moderne dans ce pays. Les associations patronales et syndicales suédoises ont ensuite popularisé l’image des "Vallonerson", symboles d’un projet social fondé sur l’égalité et la solidarité. Ce discours positif a si bien imprégné la société que, aujourd’hui encore, de nombreux Suédois aiment rappeler une origine wallonne. L’histoire de la Wallonie reprend ainsi tout son sens : ni passéiste, ni locale, mais ouverte sur l’Europe et le monde. On comprend ici l’importance de la culture, de l’enseignement et des médias comme vecteurs d’une construction symbolique, d’une représentation valorisante. Il est grand temps que les gouvernements wallon et bruxellois puissent disposer de ces compétences pour mettre en œuvre de nécessaires politiques culturelles au service de leurs citoyens.

(1) La Fondation wallonne participe à l’initiative académique "Rethinking Belgium" : http://www.rethinkingbelgium.eu.

(2) Lire : Michel Quevit, "Flandre - Wallonie : Quelle solidarité ?", édition Couleur livres, 2010.

(3) Consulter : www.etatsgenerauxdebruxelles.be et www.aula-magna.eu.