Une analyse de Dave Sinardet, professeur de sciences politiques à la VUB et à l’Université Saint-Louis. 



On ne peut que constater que sur un nombre de points important, les Wallons adhèrent plutôt à l’effroyable "modèle N-VA" et les Flamands au redoutable "modèle PS". Peut-être y a-t-il alors quand même un compromis belge à trouver entre les deux ?

Il est de ces lieux communs qui hantent les analyses politiques depuis des années. Ils déterminent la grille de lecture à travers laquelle beaucoup de médias et de commentateurs déchiffrent - souvent inconsciemment - les évolutions politiques. Que les Flamands et les Wallons auraient des opinions divergentes sur presque toutes les questions politiques est l’un de ces clichés à la peau dure. Vous savez, ce fameux "fossé" qui sépare le nord et le sud du pays.

En Flandre, on parle à ce sujet souvent de ‘grondstroom’, qu’on pourrait traduire par "tendance de fond", les idées dominantes dans l’opinion publique. L’idée est que la tendance de fond au Nord est nettement de droite et qu’au Sud, elle est clairement de gauche, ce qui explique immédiatement pourquoi il est si difficile de mener une politique au niveau fédéral.

Quiconque examine les résultats électoraux dans les deux parties du pays - aussi dans une perspective historique - a tendance a donner raison à cette analyse. Et pourtant, une tout autre réalité sort d’une enquête dans laquelle on a soumis à un échantillon représentatif de Flamands et de Wallons toutes les propositions contenues dans le test électoral fédéral (VRT/RTBF/La Libre/De Standaard), qui reprend quasi toutes les questions politiques à l’agenda aujourd’hui qui concernent les compétences fédérales.

Dire que les résultats nuancent le fossé entre Flamands et Wallons relève de l’euphémisme. Elle conteste jusqu’à son existence. Des propositions sur lesquelles se dessine une autre majorité au Nord et au Sud sont presque introuvables. En plus, même le degré dans lequel Flamands et Wallons sont d’accord ou pas d’accord sur quelque chose est la plupart du temps très proche. Qu’il s’agisse de thèmes liés au socio-économique, à l’immigration, à l’environnement ou à l’éthique, il faut chercher des différences entre Flamands et Wallons à la loupe.

Supprimer l’index ? 64 % des Flamands et 71,4 % des Wallons sont contre. Un service minimum en cas de grèves à la SNCB ? 87,2 % des Flamands et 84,9 % des Wallons sont pour. Doit-on assouplir l’interdiction de fumer ? Non, pour 57 % des Flamands et 61,1 % des Wallons. Obliger les bénéficiaires du revenu d’intégration à effectuer des travaux d’intérêt général ? 80,4 % des Flamands et 71,8 % des Wallons pensent que c’est une bonne idée. Doit-on taxer davantage les voitures de société ? 54,4 % des Flamands et 58,6 % des Wallons estiment que oui. Un demandeur d’asile qui est arrivé ici alors qu’il était mineur ne peut-il plus être renvoyé ? Non selon 62,4 % des Flamands et 58,1 % des Wallons. Payer plus de taxes sur ce que l’on achète que sur ce que l’on gagne ? Seuls 36,8 % des Flamands et 36 % des Wallons pensent que c’est un bon plan. Une interdiction totale sur la consommation de cannabis ? A mettre en place, selon 54,1 % des Flamands et 56,5 % des Wallons. Plus imposer les plus grandes fortunes ? 74,8 % des Flamands et 80,6 % des Wallons sont d’accord. Etc., etc., etc.

Même là où l’on s’attendrait à un fossé communautaire - autour des sujets communautaires, tiens - les différences restent somme toute limitées : scinder la sécurité sociale ? 35,7 % des Flamands y sont favorables contre "seulement" 16,4 % des Wallons. Une différence non négligeable, certes, mais dans les deux cas nous sommes loin d’une majorité. Les Wallons, soi-disant "royalistes", sont 74,4 % à trouver qu’il faut réduire la dotation de la famille royale, contre 83,1 % des Flamands. Il y a certes des endroits où les différences sont plus grandes, mais même là les clichés tombent. On entend souvent que les Flamands sont plus favorables à un Etat policier de droite que les Wallons. Mais on trouve plus de Flamands (46,5 %) demandant une augmentation de l’âge minimum pour les sanctions administratives communales (SAC) que de Wallons (25,9 %).

Bref, pour ceux qui suivent quotidiennement les médias en Belgique, ce sont des chiffres étonnants car ils vont à l’encontre de l’analyse dominante d’un fossé infranchissable entre le Nord et le Sud. Pour ceux qui étudient l’opinion publique en Belgique depuis plus longtemps, c’est beaucoup moins surprenant. Par exemple, il ressort depuis longtemps des chiffres de l’"European Social Survey" que les différences entre les Flamands et les Wallons sont relativement modestes, surtout dans une perspective européenne.

Qu’il s’agisse du degré d’ethnocentrisme, de sa situation sur l’axe gauche-droite, de sa position dans le domaine éthique ou dans la confiance en les institutions politiques : les divergences avec la plupart des autres pays européens sont souvent plus grandes qu’entre la Flandre et la Wallonie. Bref : s’il est question de tendances de fond dans notre pays, alors il semble que pour bien des sujets de société il ne s’agisse pas tant d’une tendance flamande ou wallonne mais plutôt d’une tendance belge. En tout cas dans l’opinion publique.

Au niveau de l’opinion politique, l’image n’est pas la même. Car il ressort également du test électoral que sur un nombre de sujets l’opinion des partis au Nord et au Sud sont bel et bien différentes, parfois y compris au sein d’une même famille politique. Ce qui conduit à la constatation surprenante que ce qui ressort comme étant la tendance de l’opinion publique sur certains sujets dans une partie du pays est surtout défendu par des partis de l’autre partie du pays. Prenons les 71,8 % des Wallons qui considèrent que les bénéficiaires du revenu d’intégration devraient être obligés d’effectuer des travaux d’intérêt général. Ils ne sont représentés que par un seul parti francophone, le MR mais par quatre partis flamands : N-VA, CD&V, Open VLD et le Vlaams Belang.

C’est exactement la même histoire pour les 73,2 % des Wallons qui trouvent que les dépenses fédérales ne doivent pas augmenter les prochaines années. Pareil pour les 74,4 % des Wallons qui veulent diminuer la dotation royale. Ils ne trouvent écho dans le test électoral qu’auprès d’un parti francophone. Ou plutôt, d’aucun car le parti qui déclara soutenir cette proposition lors du test électoral - le CDH - le fait, selon ses propres explications, parce qu’il l’a déjà accompli lors de la législature qui s’achève. Bref, sur ce point trois quarts des francophones ne sont de facto représentés par aucun parti francophone, mais bien par tous les partis flamands.

"Seuls" 39,5 % des Wallons sont convaincus qu’il faudrait limiter les allocations de chômage dans le temps, mais ils ne sont suivis par aucun parti francophone, mais bien au contraire par la N-VA et l’Open VLD. A l’inverse, la majorité des Flamands est, pour une série de points, mieux servie par les partis francophones que par les Flamands. Les trois quarts des Flamands qui veulent plus imposer les grandes fortunes, ne sont représentés que par des partis qui comptabilisent ensemble moins d’un quart des voix (le sp.a et Groen) mais bien par tous les partis francophones, avec en tête le PS. Pareillement, la majorité flamande favorable au maintien de l’index voit son opinion défendue par tous les partis francophones, mais pas par deux partis flamands importants, dont le plus grand, la N-VA. Les 46,5 % des Flamands qui voudraient relever l’âge minimal pour les sanctions administratives ne sont soutenus du côté flamand que par Groen, du côté francophone ils le sont par le PS, Ecolo et le FDF.

Si on devrait réduire le débat aux deux modèles qui ont dominé la campagne durant ces dernières semaines, et notamment dans le grand débat De Wever-Magnette de mardi dernier, on ne peut que constater que sur un nombre de points important les Wallons adhèrent plutôt à l’effroyable "modèle N-VA" et les Flamands au redoutable "modèle PS". Peut-être y a-t-il alors quand même un compromis belge à trouver entre les deux ?