Un arsenal juridique existe au Québec pour garantir la pérennité de leur langue. Mais cette politique n’a pas résolu les problèmes de cohabitation.

Une récente déclaration de Jean-Luc Dehaene dans les médias français faisait état de l’étroite similitude entre la Flandre et le Québec en matière de politique linguistique. Si ce rapprochement peut surprendre ceux qui perçoivent avant tout les Québécois comme des francophones, il n’a rien d’étonnant pour qui connaît l’arsenal juridique mis en place au Québec pour offrir au français les garanties de sa pérennité.

Une des pierres d’angle de ce dispositif est le principe de territorialité, appliqué tant au Québec qu’en Belgique, selon lequel chaque langue dispose d’un espace délimité par une frontière linguistique, espace où est imposé l’unilinguisme dans les communications publiques. Dans le cas du Québec, l’application de ce "droit du sol" a donné lieu à une série de mesures législatives prises dans le cadre de la "loi 101" (1977) et exigeant par exemple la pratique du français dans l’ensemble des actes de la vie publique, l’inscription des immigrants dans des écoles francophones, l’affichage unilingue en français, etc.

Cette politique de protection de la langue minorisée est régulièrement évaluée au Québec par les organismes officiels responsables de la politique linguistique. Plus de 30 ans après la mise en place de la loi 101, le sentiment d’une large majorité de Québécois francophones est que le bilan de la politique menée dans ce cadre est positif, en particulier en ce qui concerne le français dans la mesure où celui-ci n’a pas régressé par rapport à l’anglais. On admettra sans peine que ce résultat est loin d’être banal dans le contexte de l’Amérique du Nord et même du monde en général.

Mais une autre conclusion se dégage : la politique d’unilinguisme territorial n’a résolu aucun des problèmes de cohabitation avec les anglophones, bien au contraire. Au fil des années, les tensions entre les communautés ne se sont pas réduites, les interventions auprès des tribunaux se sont multipliées (parfois avec succès) pour limiter certains effets de la loi 101 et bien des voix s’élèvent, y compris du monde francophone et en particulier chez les jeunes, pour dénoncer l’enfermement que constitue ce "droit du sol".

Dans toutes les régions où il a été appliqué, le principe de territorialité a prouvé son efficacité pour protéger les communautés linguistiques menacées d’assimilation. Son intérêt majeur est en effet de supprimer, sur le territoire devenu unilingue, la concurrence entre les langues qu’instaure tout régime bilingue et qui tend à affaiblir plus encore la langue minoritaire ou minorisée.

Recourir à la logique du "droit du sol" était sans doute nécessaire pour endiguer le déclin du français au Québec, comme il l’était sans doute dans la Belgique des premières décennies, lorsque les Flamands étaient brimés socialement et culturellement par la bourgeoisie francophone qui cimentait le nouvel État belge (et qui n’était pas plus tendre pour les Wallons) ; ou lorsque les autorités politiques et religieuses de la Belgique naissante rechignaient à accorder aux Flamands le droit de bénéficier d’une administration, d’une justice et d’un enseignement de haut niveau dans leur langue.

Si l’on peut aisément comprendre que le principe de territorialité soit cher aux yeux des Québécois comme des Flamands, si l’on peut comprendre qu’ils aient cherché pendant longtemps à le faire appliquer sans concession et à dénoncer les situations qui le transgressaient, on peut toutefois s’interroger sur le bien-fondé d’une telle orthodoxie, à l’heure où l’objectif visé semble en grande partie atteint.

Si la question mérite d’être posée pour le Québec et ses quelque 6,5 millions de Québécois, minoritaires au sein d’une fédération canadienne qui compte plus 30 millions de personnes, isolés dans cet océan anglophone qu’est l’Amérique du Nord, ne doit-elle pas l’être a fortiori pour les 6 millions de Flamands majoritaires au sein de l’Etat belge ? Y a-t-il en effet un danger réel que le néerlandais en Belgique soit un jour submergé par une vague francophone ?

Une application stricte du principe de territorialité permet de protéger une communauté linguistique à un moment de son histoire où elle est particulièrement vulnérable. Mais une fois que cette communauté a changé de statut, que les rapports de force ont évolué en sa faveur, quel sens y a-t-il à vouloir préserver un territoire national linguistiquement homogène qui, s’il a jamais été réalité en Occident, est une utopie pure et simple à l’époque de la mondialisation ?

Qui peut croire en effet que l’application drastique de ce principe - en supprimant un maximum d’exceptions ou de "facilités" - va effectivement contribuer à l’épanouissement de la communauté néerlandophone en incitant les francophones de Flandre à apprendre le néerlandais (pour autant que ce ne soit pas déjà le cas) ou à s’intégrer à la culture flamande ?

Cette question en amène une autre : les conflits "linguistiques" qui secouent la Belgique ont-ils encore grand-chose à voir avec la protection d’une langue et d’une culture ? La volonté quasi-obsessionnelle d’imposer l’homogénéité linguistique nous semble davantage le produit de l’emprise d’une idéologie nationaliste, au service d’enjeux proprement politiques de partage du pouvoir et des ressources. En s’appuyant sur le souci légitime des Flamands de voir leur langue et leur culture respectées et reconnues par les francophones, en attisant les rancoeurs et les oppositions entre communautés linguistiques, certaines forces politiques en Flandre ont réussi à déplacer les fractures politiques du terrain socio-économique vers le terrain communautaire.

Dans ce contexte, le véritable courage politique n’est-il pas de cesser d’instrumentaliser les questions linguistiques et de dialoguer sans langue de bois sur un nouveau projet de société pour la Belgique ? Quel partage des compétences voulons-nous ? Selon quel découpage ? Avec quels liens de solidarité ?

En ce qui concerne les enjeux linguistiques proprement dits, l’heure n’est plus à cadenasser un chimérique unilinguisme territorial, mais bien à faire de la diversité linguistique en Belgique un atout plutôt qu’un problème. Il y a longtemps que la Flandre a su tirer parti de son plurilinguisme. Les francophones qui investissent davantage dans l’apprentissage des langues - et singulièrement dans celui du néerlandais - vont (enfin) dans la même direction.

Cela postule bien sûr qu’il se trouve, de chaque côté de la frontière linguistique, une majorité agissante qui choisisse, non la rupture avec l’autre communauté, mais un destin qui reste partagé. Celui-ci n’est possible que sur la base d’une nouvelle approche des relations intercommunautaires, où les suspicions héritées du passé cessent d’hypothéquer tout dialogue sur l’avenir du pays. Une nouvelle approche où un plurilinguisme plus exigeant que le recours à l’anglais comme lingua franca entre les communautés soit (ré)instauré. Une nouvelle approche soucieuse des personnes, plutôt que d’une politique linguistique protectionniste.

Mais pour parvenir, il y a encore du chemin à parcourir. Flandre-Québec, même combat ? Oui, avec les francophones de Belgique, contre les mêmes démons

(1) Cette contribution a bénéficié d’échanges fructueux entre les auteurs et leur collègue Ludovic Beheydt, professeur à l’UCL, mais elle ne prétend pas exprimer un point de vue partagé entre eux.

(2) Courriel : michel.francard@uclouvain.be, philippe.hambye@uclouvain.be